Spencer met des couleurs dans les trappistes

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L’abbaye américaine, récemment membre des abbayes productrices de bières trappistes, n’a pas tardé à élargir sa gamme. La blonde a été rejointe ces derniers mois par une IPA, une Imperial stout et une Holiday ale que nous avons toutes goûtées avec des fortunes diverses… Quoiqu’il en soit, la gamme des trappistes s’élargit donc avec des breuvages et des styles de bières jusqu’alors absents pour les amateurs. Retour sur l’histoire de Spencer et nos impressions à la dégustation.

Peut-être vous souvenez-vous des moines de l’ordre de la Trappe fuyant l’Europe et ses persécutions religieuses à le fin du XVIIIe siècle? De ceux qui tentèrent de fonder un monastère au Canada mais y renoncèrent finalement pour fonder Westmalle en 1794? Et bien d’autres persistent alors dans cet espoir d’une fondation dans le Nouveau Monde, tel Augustin de Lestrange qui, après plusieurs tentatives, charge Vincent de Paul Marie d’une fondation en Nouvelle-Ecosse en 1825. Cinq moines forment dès lors la première abbaye trappiste permanente sur le territoire américain: Petit Clervaux. Les renforts venus de Saint Sixte, 18 moines flamands entre 1857 et 1862, permettent à la fondation de se consolider, d’autant que d’autres suivent en provenance de Westmalle.

Néanmoins, les incendies de 1892, et surtout de 1896, porteront des coups presque fatals à la communauté qui ne compte plus que 12 moines à la fin du XIXe siècle. Pour survivre, car la région est peu hospitalière et puisqu’ils n’ont plus rien, ces derniers décident de déménager.

C’est à Providence, près de Rhode Island, qu’on les retrouve d’abord en 1902, région catholique d’où les novices affluent immédiatement, au sein de Notre-Dame de la vallée, nouvelle appellation de l’abbaye. Mais c’est cette fois l’urbanisation galopante qui menace la tranquillité de la communauté qui cherche une nouvelle fois un nouveau refuge… trouvé dans les pages d’un magazine immobilier: une propriété à Spencer, Massachusetts, acquise au moment où… la fondation de Rhode Island part à son tour en fumée suite à un nouvel incendie.

En 1942 les voici toutefois arrivés sur leur emplacement actuel, l’abbaye Saint-Joseph de Spencer, qui connaît une croissance spectaculaire et essaime très rapidement, aux Etats-Unis mais également en Argentine, au Chili…

Besoin de nouvelles ressources

L’abbaye vit de l’élevage et de la confection de vêtements liturgiques, activités aléatoires qui finissent par ne plus suffire pour couvrir les besoins des moines. Et vers quoi imaginent-ils alors de se tourner selon vous?

Et oui, vous l’avez vu venir, et en même temps c’était facile. Les moines se mettent à produire des confitures et des gelées, forts d’un succès immédiat lors de leur première expérience de gelée à la menthe. Voilà qui suffit un temps mais les moines constatent en 2000 qu’avec le vieillissement de leur communauté, les dépenses vont tout de même finir par excéder les recettes à court terme.

C’est là qu’arrive frère Brian, qui glisse l’idée de la bière, mais doit convaincre. Il embarque alors le portier, frère Isaac, pour la Belgian Beer Fest de Boston en 2008 où ils entrent en contact avec les distributeurs d’Orval. C’est ensuite le Monk’s cell, un bar de Brooklyn, près de Boston, qui reçoit leur visite. Ils y goûtent une Saint-Bernardus Abt 12. Voilà frère Isaac totalement convaincu.

Ils brassent alors une bière d’essai sans l’accord de l’abbé, un peu mécontent, qu’ils font goûter aux moines de la communauté à Noël.

En décembre 2010 ils obtiennent finalement l’autorisation d’aller visiter les brasseries trappistes belges et néerlandaises, et de leur demander de l’aide. Koningshoeven approuve le projet, Scourmont apporte son aide pour chiffrer les coûts liés au projet et envoie deux délégations pour convaincre l’abbaye américaine.

L’accord des abbayes européennes comporte néanmoins une recommandation importante: se limiter à une seule bière pendant cinq ans. Si on observe que la production de Spencer a débuté en octobre 2013, les moines américains n’ont pas été aussi patients que conseillé…

Une gamme élargie

Alors, à quoi ressemble t-elle cette Spencer Trappist Ale? Notre première dégustation l’avait trouvé très légère, peu expressive, assez amère. Bref désaltérante, agréable mais sans grand caractère.

Depuis nous en avons trouvé le goût changé. A-t-il fallu du temps pour que la recette se fixe réellement? Les premières bouteilles ont-elles «bougé» avec la traversée de l’Atlantique?

C’est en tout cas une blonde titrant 6,5° qui n’offre plus tout à fait ce caractère sec et rafraichissant. Elle est aujourd’hui un peu «doucereuse» puis amère en fin de bouche, elle se boit de ce fait un peu moins facilement que les premières bouteilles que nous avions goûtées. Mais nous connaissions déjà ce breuvage. Ce sont bien les nouveautés 2016 qui attirent ici notre attention.

Nous attendions depuis quelques mois le lancement d’une bière trappiste IPA.

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Ce principe qui consiste à houblonner massivement la bière date de la colonisation britannique. Pour conserver la bière lors du long transport jusqu’aux Indes, les Britanniques ont donc inventé ce procédé nommé depuis «Indian Pale Ale». (Nous évoquions les vertus du houblon dans un article précédent)

Les IPA sont devenues ces dernières années la grande mode de la bière. Toutes les marques ou presque en proposent leurs versions et beaucoup n’offrent d’ailleurs que des IPA ou des ale qui en ont furieusement le goût! A l’Abbet, nous sommes très partagés sur la question.

S’il n’est pas désagréable de boire cette bière de temps en temps, nous trouvons toutefois qu’en dépit des arômes différents qu’expriment les variétés de houblon cette mode nuit à la diversité de la bière et tend même à une certaine uniformisation autant qu’il permet aux brasseurs médiocres de sauver leur production en y infusant du houblon en quantité.

Mais bon, il ne faisait nul doute que les trappistes allaient finir par s’y mettre également. Si nous avions un temps parié sur Koningshoeven déjà pionnière sur la blanche, la bio, la quadruple, il est finalement fort logique que les Américains s’y soient essayés les premiers. Allez jeter un coup d’œil au rayon «bières nord-américaines» de votre brasseur pour vous convaincre si besoin de la folie IPA qui a touché ce continent.

A la dégustation bien peu de surprise du coup. On reconnaît nettement la Spencer originelle, peu gazeuse, peu florale, mais en plus amère, sans être non plus astringente le côté «doux» de la ale étant toujours bien présent. Pour les amateurs de ce type de bière.

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Et puisque Spencer a décidé de varier sa gamme, la troisième bière n’est pas vraiment une surprise non plus.

Si vous consultez parfois le site américain Ratebeer, vous aurez noté que du temps où il désignait une seule bière comme «meilleure du monde», la Westvleteren 12 avait perdu son titre en 2015 au profit de la Toppling Goliath Kentucky Brunch, une bière de l’Iowa, et une Imperial Stout (30€ la canette si vous la commandez!). Voilà donc le style de bière, à l’origine britannique, qui plaît également beaucoup de l’autre côté de l’Atlantique et que beaucoup de brasseries européennes ont depuis ajouté à leur gamme.

Le moût brassé à partir de grains très torréfiés donne son goût très prononcé de café au breuvage. La trappiste Gregorius s’en approchait déjà un peu. La Spencer Imperial Stout ne déçoit pas en la matière. Préparez un café bien raide, laissez votre cafetière cramer sur le feu puis léchez le dépôt qui s’y est formé: et voilà, c’est à peu près l’idée.

A réserver encore plus que l’IPA aux amateurs de ce genre de bière. Pour nous il marque également un excès qui nuit un peu à la bière et offre un goût très déséquilibré. Mais il faut de tout mon bon monsieur!

Mais heureusement, il y a la dernière, l’inconnue, celle que nous ne cherchions pas chez le brasseur mais sur laquelle notre œil s’est arrêté en lisant les étiquettes au mur, immédiatement relayé par nos bras pour déblayer les caisses et mettre la main sur une bouteille de Spencer Holiday Ale. Et là, les amis, on peut discuter.

Bière brune inspirée des bières belges de Noël, c’est donc une bière de fête! Et pas de problème, la bière au fond du verre, puis de votre gorge, c’est en effet joyeux!

Une brune un peu cuivrée, voire rousse foncée, peu gazeuse, un peu épicée même si aucun arôme ne l’emporte vraiment, avec une longue amertume en bouche. On la tient la bonne bière de Spencer ! Elle est vraiment très agréable et on y reviendrait avec plaisir…si on la retrouve. Croisons les doigts pour qu’elle se démocratise peu à peu dans nos drinks.

Enfin voilà, comme toutes les dégustations celles-ci n’engagent que nous et il est évident que tout le monde ne s’y retrouvera pas ici. C’est normal, c’est le jeu, c’est ce qui fait le plaisir de goûter encore et toujours de nouvelles bières!

Et pour vous faire un avis sur la Spencer IPA venez à Ledringhem le 12 novembre, vous la trouverez au bar.

Au passage vous y trouverez également la Nivard de l’abbaye d’Engelszell. Rien à voir avec cet article, si ce n’est que cette trappiste autrichienne encore peu répandue mérite également la dégustation.

A bientôt!

Cergy-Pontoise et les trois fontaines

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Pour les habitants de Cergy-Pontoise, ce titre peut surprendre sur un site dédié à la bière trappiste car dans cette agglomération, tout le monde est déjà passé par ce centre commercial géant qui s’appelle les trois fontaines. Qu’on l’aime ou non, c’est inévitable ! Mais les amateurs de bières trappistes italophones comprendront rapidement qu’il ne s’agit pas de cela mais de la dernière bière trappiste (en date) : la Tre Fontane. On ne voit toujours pas le rapport… Patience !

Avant tout, un petit rappel des faits : en 2015, l’Italie devient le cinquième pays à avoir une bière trappiste et l’abbaye de Tre Fontane la onzième brasserie. La birra dei monaci obtient le logo Authentic Trappsist Product ! On pouvait se douter que les membres de l’ABBET chercheraient à la goûter au plus vite. Pas si facile que ça car pour la trouver, il faut chercher et savoir où chercher. Ils ont imaginé dans un premier temps se rendre en Belgique. Après tout, c’est le pays où la variété de bières vendues est la plus importante. Ils ont imaginé ensuite chercher en Italie puisque cette bière est italienne mais les occasions de se rendre dans cette contrée sont peu nombreuses. Finalement, c’est à Conflans-Sainte-Honorine, au bord de la Seine, à quelques kilomètres de Cergy, qu’on la trouve, car comme l’annonce la carte : « Ici, toutes les trappistes du Monde » ! Le patron n’étant pas là, je questionne le barman. Il me conte que s’ils ont la Tre fontane à la carte, c’est un hasard. En effet, ils allaient en Belgique chez leur fournisseur dans le but obstiné de trouver de la Spencer. Ils sont revenus avec la Spencer et la Tre fontane.

Tout cela, c’est bien beau mais la question que l’on se pose, c’est : « que vaut cette bière ? ». Évidemment, chacun se fera son avis mais une chose est sûre : elle ne laissera pas indifférent. Au visuel, rien de nouveau : une belle couleur or, déjà vue dans d’autres abbayes. Dans la bouche en revanche, c’est une découverte. Mes connaissances en italien sont limitées mais suffisantes pour traduire sur l’étiquette : « bière aromatisée à l’eucalyptus ». C’est peu commun ! Bien ronde, son goût est très prononcé et l’eucalyptus rend la bière particulière. On a l’impression d’être emporté par plusieurs saveurs successives avec la prédominance de l’eucalyptus et des épices. Personnellement, après une première gorgée qui m’a surpris et m’a fait hésiter, j’ai apprécié. L’arrière-goût sucré, voire caramélisé, est également très agréable. Seul hic : le prix. On le sait : « tout ce qui est rare est cher ». Ce bar le sait aussi puisque la Tre fontane est vendu à 9€ les 33cL. On espère donc voir cette bière se répandre.

Dix questions à Jef Van den Steen

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Il est l’un des seuls experts en bière trappiste au monde. L’auteur belge Jef Van den Steen, dont l’ouvrage Les trappistes (éd. Racine, 2015) est une référence dans le domaine, a accepté de répondre aux questions de l’Abbet.

Vous êtes l’expert le plus reconnu dans le domaine des bières trappistes. Comment vous est venue cette passion ?

Pour comprendre mon parcours, il faut faire un bond à l’époque où je n’avais encore que 14 ans. J’étais musicien dans un groupe et nous voyagions partout en Flandre. A chaque concert, je découvrais des bières que je ne connaissais pas et je me posais des questions : Pourquoi telle bière a cette couleur ? Pourquoi son degré d’alcool est plus élevé ? Pourquoi celle-ci est amère ? Mais je n’avais pas encore la réponse. Je suis ensuite devenu mathématicien. Ça peut paraître étonnant, mais ça a un lien avec la bière. Tous les gens qui ont un esprit scientifique se posent des questions. On essaie de trouver la réponse. Moi, j’ai tenté de répondre à mes interrogations sur la bière.

Pourquoi les bières trappistes uniquement ?

Je suis devenu chercheur sans avoir l’intention d’écrire. Dans les années 80, une grande exposition sur Saint Benoît s’est tenue à Gand (Belgique). Il est le fondateur de l’ordre des Bénédictins. L’exposition abordait l’art brassicole des moines, qui existe depuis le IXe siècle. C’est là que j’ai vraiment commencé à collecter des données sur les abbayes, et donc, sur les bières trappistes. Le vrai problème était alors d’entrer dans les abbayes. J’ai eu la chance d’avoir un ami qui est devenu frère à Westvleteren. Il se sentait un peu seul et m’a proposé de venir lui rendre visite. Il a dû mentir pour me faire entrer, en disant que j’étais son cousin. C’est comme ça que j’ai pu visiter la très secrète abbaye, ainsi que sa brasserie. J’en ai fait mon premier article.

Comment en êtes vous venu à écrire sur le sujet ?

Les livres, c’est venu plus tard, avec l’année de la bière, en 1986. Une maison d’édition m’a demandé d’écrire, de donner des conférences et d’animer des soirées. Le premier ouvrage est sorti en 2001, alors qu’il n’y avait que six ou sept trappistes. Désormais, on en compte 11 dans le monde. Et je sais qu’il y en aura deux-trois autres dans quelques années. Mais je ne dirai pas lesquelles.

Que pensez-vous de l’augmentation du nombre d’abbayes trappistes ? Est-ce positif ?

Tout d’abord, il faut comprendre qu’il y a deux grandes différences entre les trappistes. Il y a les Belges, et les autres. Les abbayes belges tirent de leurs brasseries la majeure partie de leurs revenus. Elles gagnent leur argent avec la bière, point final. Pour les nouvelles abbayes trappistes, la bière n’est qu’une aide. Toutes ont d’autres commerces. En Autriche, les moines vivent du bois. Mais comme le nombre de moines diminue, et que leur moyenne d’âge est vieillissante, ils ont besoin d’aide pour couper ce bois, et donc de payer ces personnes. La bière sert à financer cette aide. C’est pareil aux Etats-Unis, où l’abbaye est spécialisée dans les confitures, ainsi qu’en Italie, où Tre Fontane crée des produits à base d’eucalyptus. Contrairement aux anciennes abbayes, qui se trouvent en Belgique, les nouvelles ne tirent pas leur revenu principal dans la bière.

Comment définissez-vous une bière trappiste ?

L’Association internationale trappiste (AIT) est propriétaire du logo.Quand une abbaye veut obtenir ce logo, elle doit le commander. C’est une indication géographique protégée, comme pour le vin. Pour être reconnue trappiste, une bière doit être brassée entre les murs de l’abbaye qui la produit, par des moines et sous leur direction, et les revenus doivent servir à entretenir l’abbaye, aider les autres abbayes et servir aux bonnes œuvres. L’AIT effectue un contrôle qualité sur l’abbaye trappiste, mais aussi sur les abbayes qui aident les autres.

Que voulez-vous dire par «aider les autres» ?

Les moines de l’abbaye de Spencer, près de la frontière canadienne aux Etats-Unis, ont appris à brasser chez Chimay, où les moines parlaient français. Zundert, où les moines parlent le néerlandais, ont appris cette technique dans l’abbaye de Westmalle. Les Belges aident les autres moines pour que la qualité soit toujours la meilleure possible.

Pensez-vous que toutes les trappistes, y compris Chimay où les moines ne produisent plus eux-mêmes la bière, respectent la tradition ?

Tout est en ordre. La bière de l’abbaye du Mont des Cats (dans le Nord) est la seule exception : elle est brassée par Chimay, mais les revenus ne sont pas pour Chimay. C’est une aide. Au lieu de donner de l’argent – ce qui ne suffit jamais, puisque quand on donne une fois, on devra redonner un jour – Chimay donne la bière à l’abbaye du Mont des Cats pour qu’elle la vende. Mais l’abbaye brassée au Mont des Cats n’a pas le logo de l’AIT. Par ailleurs, la bière n’a pas toujours été brassée uniquement par des moines. Il y a 1000 ans déjà, on recourrait à des laïcs pour certaines tâches. Aujourd’hui, pour faire de la bière en Belgique, il faut être ingénieur brasseur, un diplôme que tous les moines n’ont pas. Seules trois abbayes trappistes produisent une bière entièrement réalisée par des moines : Westvleteren, Spencer et Zundert.

Que pensez-vous de leur goût ?

Les abbayes produisent pour les locaux. En Autriche, par exemple, le goût des bières est différent de ce qu’aiment les Belges, de ce dont ils ont l’habitude. Ce qui est normal. Idem en Italie, où les moines ont ajouté de l’eucalyptus dans leur bière. La qualité est la même, mais le goût est différent.

Westvleteren a plusieurs fois obtenu la première place au classement des meilleures bières du monde. Est-ce que ça change quelque chose ?

Si la brasserie était commerciale, ça aurait changé beaucoup de choses. Mais ce n’est pas le cas de Westvleteren, où les moines brassent uniquement pour eux, et eux-mêmes. Depuis 40 ans, elle produit chaque année 4 850 hectolitres. Pas un de plus. S’ils voulaient tripler la production, ils vendraient tout. Mais ce n’est pas leur but. La seule chose qui change, c’est qu’il faut attendre pour pouvoir la déguster, et être patient.

Quelle est votre trappiste préférée ?

Je ne peux pas répondre à cette question, ce sont des amis aujourd’hui. Par contre, tout dépend du temps, et par temps, je veux dire matin ou soir, été ou hiver. A l’apéro, par exemple, j’aime mieux déguster une bière amère, telles qu’un Orval. Une bière pas trop forte. Le soir, par contre, près du feu, ce sera plutôt une Westvleteren 12 ou une Rocherfort 10.

Oh puis tant pis, goûtons les toutes !

Au mois d’octobre, découvrant la Chimay dorée avec un peu de nostalgie, nous nous rassurions en pensant qu’il restait des bières trappistes inconnues qu’on goûterait peut-être un jour, ou qu’on ne décapsulerait jamais, mais c’était beau.

Parmi elles la Westmalle extra, réservée aux moines de l’abbaye.

Et nous voilà le mois suivant à chercher si le miel perçu en bouche figurait bien dans les ingrédients de cette dernière (non ! Mais vous le savez déjà…)

On se disait aussi que déguster une Spencer se mériterait. Qu’il faudrait traverser l’océan, qu’on espérait un jour s’offrir ce plaisir. On l’évoquait d’ailleurs auprès du journaliste venu couvrir la soirée du 21 novembre pour La voix du Nord.

Et puis en franchissant la porte de notre caviste (à bière) préféré, voilà qu’il nous hèle fièrement : « J’ai de la Spencer! Une caisse!».

On sourit, puis on saisit bien le sens de la phrase. La Spencer ? Celle brassée dans le Massachussetts ? Et oui, celle-là même. Et nous voilà 6 000 km plus proches de ce qu’on imaginait le Graal suprême, l’intouchable, celui dont la quête prendrait une vie de zythologue.

On est tenté alors de ne pas répondre. Tel Perceval chez le Roi Pêcheur, on est à deux doigts d’ignorer cet appel, de ne pas poser les bonnes questions, de répondre «Ah? Mouais, je vais plutôt reprendre de cette délicieuse Troubadour westkust». On le sait, la révélation peut être trop brutale. Galaad perdit la vie en plongeant les yeux au fond du calice.

Et quel geste héroïque ce serait !

«Et les jeunes, y avait de la Spencer chez Cash boisson

«Non? Trop fort! T’en as eu combien?»

«Aucune. Le mystère avant tout. Comptez pas sur moi pour sombrer dans cette facilité navrante. On se boit une westkust

Mais héros incompris, probablement.

Aucune réponse et tout le monde qui filerait chercher la dixième trappiste en s’inquiétant à haute voix pour notre santé mentale.

Alors soit, on cède, à peine réjouit par la limitation à trois bouteilles, mais trépignant une fois le pas franchi d’annoncer la nouvelle! «J’ai de la Spencer! De la Spencer nom de…!» Un peu la même joie que lorsque l’AIT aime nos articles sur Facebook. Le sentiment d’avoir déjà un peu réussi sa vie. Celui qui vous anime lorsqu’on vous tend votre permis alors que vous avez franchi deux lignes continues ou que vous lisez votre nom dans les reçus d’un concours passé dix fois. Ce sera fugace, mais c’est bon.

Et c’est cette euphorie passagère qui vous fait renier tout ce que vous pensiez défendre. Vous êtes à deux doigts d’acheter une caisse de Chimay bleue, juste parce que l’abbaye a réédité les bouteilles originales de 1956, la capsule permettant seule de différencier les breuvages. Quelles canailles ces moines de Scourmont. Çà va qu’ils font vivre une région des Ardennes à eux seuls…

Mais bon, à 40 euros la caisse, pour au final la ramener et récupérer 10 centimes de consigne par canette, la raison s’impose tout de même. Nous craquons toutefois sur la seconde nouveauté Chimay. Une Grande Réserve 2015 élevée en fûts de bois. La bouteille coûte là encore de quoi faire vivre la communauté de Scourmont pendant une année entière, réveillons compris, sauf que là c’est vraiment nouveau.

Alors que valent ces bières? Ces nouvelles trappistes?

Elles sont évidemment très différentes.

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La Spencer est trouble, sa mousse est bien dense même si elle ne tient pas dans le verre calice recommandé. Au nez on trouve la levure fraîche, elle rappelle alors un peu la Westvleteren 6. En bouche elle est légère, l’amertume est marquée en entrée, c’est cette fois l’Orval qui vient à l’esprit. Mais ensuite elle laisse peu de saveur, développe peu d’identité et s’efface très vite des papilles.

Bref, dit autrement :

«C’est une bière à boire après avoir monté un mur de parpaings en plein soleil.»

«C’est idéal à la pression dans un mariage pour picoler toute la nuit.»

Vous commencez à cerner le produit?

Rien à voir en tout cas avec la Chimay grande réserve élevée en fûts de bois.

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Au nez on est sur du vieux champagne, de la banane. On retrouve un peu cette dernière au goût. C’est rond, très nourrissant, et finalement on s’oriente plutôt sur des arômes de vieux rhum un peu vanillé.

Plus clair?

«C’est une alternative très crédible à la plupart des digestifs que contient votre bar.»

«Boire la bouteille seul au petit-déjeuner permet de s’abstenir tranquillement de tout repas les 24 heures suivantes.»

Une blonde très agréable donc mais qui manque un peu de caractère, et une brune originale et à la saveur très prononcée mais rapidement un peu écœurante.

Au point où nous en sommes alors, maintenant goûtons les toutes!

Il nous reste une ou deux autrichiennes inconnues, mais nous les savons à portée de clic.

Et puisqu’il suffit apparemment d’en parler pour voir nos vœux s’exaucer, nous rappelons ici que nous ne savons toujours pas comment nous procurer des Tre Fontane.

De toute façon, il restera forcément toujours des découvertes à faire et des bières dont rêver. 160 abbayes trappistes disséminées dans le monde ne brassent pas encore.

Mais il se dit que deux seraient sur le point de passer à l’acte.

Lesquelles? Eh eh… Mystère, mystère…