Y a des trappistes dans le Ratebeer !

Sans titreEt voilà, les amateurs de bières du monde entier ont rendu leur verdict 2015.

Pardon ? Vous ne connaissez pas Ratebeer ?

Oups, une mise au point s’impose alors.

rate

Ratebeer, c’est un site Internet (www.ratebeer.com), lancé par Joe Tucker, un Californien, il y a près de 20 ans. Son principe est aujourd’hui simple : vous vous inscrivez et à chaque fois que vous dégustez une bière vous vous connectez pour la décrire et la noter.

Chaque bière se voit ainsi attribuer une note qui dépend du nombre d’évaluations, de celle reçue également par la brasserie, de l’expérience de la personne donnant la note (un nouveau membre compte moins que celui qui commente sa 100e bière sur le site).

Si son fondateur affirme ne pas chercher le profit, son site a une influence grandissante. 1,4 millions d’internautes s’y connectent chaque mois. Et qui a nommé la Wesvleteren XII meilleure bière du monde ? Et bien le classement Ratebeer.

Alors qu’on mette les choses au point tout de suite : il y a bien des critiques et des remises en cause à faire du classement général comme des classements particuliers.

Avant tout la surreprésentation des bières et des dégustations états-uniennes, qui tiennent à l’origine du site. Mais bon, comme c’est bel et bien une trappiste qui trône en haut du classement, on veut bien en parler ici.

Du classement général 2015 d’abord, tous styles de bières confondus.

Innovation

Cette année, Ratebeer a innové. Ils ont organisé un festival, une grosse soirée, et ils ont nommé 100 bières comme étant les meilleures du monde. Pourquoi pas. C’est plutôt malin, comme l’est ce principe de notation collective.

Parmi celles-ci (données par liste alphabétique), on trouve alors les Rochefort 8 et 10, ainsi que les Westvleteren 8 et XII. On notera tout de même la présence de 71 bières états-uniennes dans les 100…

Ensuite, si on cherche un classement plus précis, il faut chercher par catégorie. Rapide pour nous, puisque nos trappistes chéries ne figurent que dans une seule du classement 2015 : Belgian Style Strong Ales.

Côté trappistes

C’est la Wesvleteren XII qui obtient la médaille d’or et se classe numéro 1. Mais cette médaille est partagée avec la Rochefort 10 (2e), la Westvleteren 8 (3e) et, pour info, la Struise Pannepot reserva (brassée par De Struise Brouwers à Oostvleteren, ce qui ne s’invente pas !) ainsi que la Saint Bernardus 12. Soyons francs, ce classement provoque chez l’Abbet un début de pâmoison. Quelle belle liste…

Viennent ensuite, médaille d’argent, la Rochefort 8 (10e), puis médailles de bronze la Trappe Quadrupel (13e…derrière la Triple Karmeliet…y a des claques qui se perdent…) et la Chimay bleue (14e).

Un classement intrigant

Ce classement a de la gueule, les 15 bières proposées sont (presque) toutes d’excellentes factures.

Mais ensuite, plus rien ! Plus de bière trappiste dans les autres catégories. Et il faut bien reconnaître que du coup ces classements nous laissent très dubitatifs. Pourquoi? Parce que si on s’intéresse aux classements «en continu» que publie le site, on trouve bien plus de trappistes. Des exemples? D’accord. Cela vous évitera de fastidieuses recherches.

Le 1er février à midi (et oui, ça bouge !). Au classement général, la Wesvleteren XII occupe ce matin la 1ère place (note de 4.43 sur 5, 3529 avis). On opine du chef, néanmoins on ne peut s’empêcher d’y voir un «effet de mode». Pour être plus clair, la Westvleteren XII a contribué fortement à la médiatisation du site Ratebeer. Mise alors sur le devant de la scène, devenue «mythique», les internautes entretiennent cette notoriété renforcée par la rareté de ce breuvage. Mais nous validons, bien sûr !

On trouve ensuite dans ce classement la Rochefort 10 à la 12e place (4.30 sur 5), et la Wesvleteren 8 à la 32e place (4.22).

Dans la catégorie «Dubbel abbey», la Westmalle double se classe 2e, la Chimay rouge 4e, et la Trappe double 26e.

Catégorie «abbey triple» (1ère la triple karmeliet ! Ce qui peut nuancer la suite…) la Westmalle triple est 9e, la Chimay triple 13e, l’Achel blonde 26e. Cette dernière mention le confirme : n’accordez pas d’importance au classement de cette catégorie…

Dans les «Abbaye quadruple» la Westvleteren XII est 1ère, la Rochefort 10 2e, la Trappe quadruple Oak aged 20 (correspond au numéro de brassin de cette bière vieillie en fût) 3e, la 21 8e, la 22 9e, la 19 16e, l’Achel extra bruin est 7e, la Trappe quadruple 17e, la Trappe Quadrupel Quercus Eikenvat gelagerd Batch #1 36e (ça existe çà ???).

En catégorie «Belgian Ale» Orval est 1ère, la Westvleteren blonde 2e, la Trappe Isidor 45e

Chez les «Belgian strong Ale» la Westvleteren 8 est 1ère, la Rochefort 8 5e, la Chimay bleue 11e.

Parmi les blanches… On ne trouve aucune mention de la Trappe Witte.

Bref, jugements douteux, catégories mouvantes, absences criantes…mais tout de même quelques qualités.

D’abord, parcourir ce site est une leçon d’humilité.

Si vous avez l’impression de vous y connaître quand vous arrivez chez votre brasseur, les listes vertigineuses de breuvages maltés que recense Ratebeer.com vous renvoient à votre fragile condition de perpétuel novice en la matière.

Ensuite, passé l’éventuel abattement lié au constat précédent, il vous vient une furieuse envie de découvrir certaines brasseries qui semblent vraiment intéressantes.

Dans le cas du présent rédacteur : la Brasserie 3 fontaines (Belgique), la brasserie Dieu du ciel (Québec), la bière «Révolution au paradis» (brasserie le Paradis à Blainville sur l’eau, en Meurthe et Moselle) ou la «bavaisienne ambrée» de la brasserie Theillier, qui paraît meilleure qu’on ne l’imaginait.

Vous l’aurez donc compris, les classements de Ratebeer sont indicatifs. Mais ils donnent envie de découvrir des bières, et ça, ça nous plaît.

Dix questions à Jef Van den Steen

livre JVDS

Il est l’un des seuls experts en bière trappiste au monde. L’auteur belge Jef Van den Steen, dont l’ouvrage Les trappistes (éd. Racine, 2015) est une référence dans le domaine, a accepté de répondre aux questions de l’Abbet.

Vous êtes l’expert le plus reconnu dans le domaine des bières trappistes. Comment vous est venue cette passion ?

Pour comprendre mon parcours, il faut faire un bond à l’époque où je n’avais encore que 14 ans. J’étais musicien dans un groupe et nous voyagions partout en Flandre. A chaque concert, je découvrais des bières que je ne connaissais pas et je me posais des questions : Pourquoi telle bière a cette couleur ? Pourquoi son degré d’alcool est plus élevé ? Pourquoi celle-ci est amère ? Mais je n’avais pas encore la réponse. Je suis ensuite devenu mathématicien. Ça peut paraître étonnant, mais ça a un lien avec la bière. Tous les gens qui ont un esprit scientifique se posent des questions. On essaie de trouver la réponse. Moi, j’ai tenté de répondre à mes interrogations sur la bière.

Pourquoi les bières trappistes uniquement ?

Je suis devenu chercheur sans avoir l’intention d’écrire. Dans les années 80, une grande exposition sur Saint Benoît s’est tenue à Gand (Belgique). Il est le fondateur de l’ordre des Bénédictins. L’exposition abordait l’art brassicole des moines, qui existe depuis le IXe siècle. C’est là que j’ai vraiment commencé à collecter des données sur les abbayes, et donc, sur les bières trappistes. Le vrai problème était alors d’entrer dans les abbayes. J’ai eu la chance d’avoir un ami qui est devenu frère à Westvleteren. Il se sentait un peu seul et m’a proposé de venir lui rendre visite. Il a dû mentir pour me faire entrer, en disant que j’étais son cousin. C’est comme ça que j’ai pu visiter la très secrète abbaye, ainsi que sa brasserie. J’en ai fait mon premier article.

Comment en êtes vous venu à écrire sur le sujet ?

Les livres, c’est venu plus tard, avec l’année de la bière, en 1986. Une maison d’édition m’a demandé d’écrire, de donner des conférences et d’animer des soirées. Le premier ouvrage est sorti en 2001, alors qu’il n’y avait que six ou sept trappistes. Désormais, on en compte 11 dans le monde. Et je sais qu’il y en aura deux-trois autres dans quelques années. Mais je ne dirai pas lesquelles.

Que pensez-vous de l’augmentation du nombre d’abbayes trappistes ? Est-ce positif ?

Tout d’abord, il faut comprendre qu’il y a deux grandes différences entre les trappistes. Il y a les Belges, et les autres. Les abbayes belges tirent de leurs brasseries la majeure partie de leurs revenus. Elles gagnent leur argent avec la bière, point final. Pour les nouvelles abbayes trappistes, la bière n’est qu’une aide. Toutes ont d’autres commerces. En Autriche, les moines vivent du bois. Mais comme le nombre de moines diminue, et que leur moyenne d’âge est vieillissante, ils ont besoin d’aide pour couper ce bois, et donc de payer ces personnes. La bière sert à financer cette aide. C’est pareil aux Etats-Unis, où l’abbaye est spécialisée dans les confitures, ainsi qu’en Italie, où Tre Fontane crée des produits à base d’eucalyptus. Contrairement aux anciennes abbayes, qui se trouvent en Belgique, les nouvelles ne tirent pas leur revenu principal dans la bière.

Comment définissez-vous une bière trappiste ?

L’Association internationale trappiste (AIT) est propriétaire du logo.Quand une abbaye veut obtenir ce logo, elle doit le commander. C’est une indication géographique protégée, comme pour le vin. Pour être reconnue trappiste, une bière doit être brassée entre les murs de l’abbaye qui la produit, par des moines et sous leur direction, et les revenus doivent servir à entretenir l’abbaye, aider les autres abbayes et servir aux bonnes œuvres. L’AIT effectue un contrôle qualité sur l’abbaye trappiste, mais aussi sur les abbayes qui aident les autres.

Que voulez-vous dire par «aider les autres» ?

Les moines de l’abbaye de Spencer, près de la frontière canadienne aux Etats-Unis, ont appris à brasser chez Chimay, où les moines parlaient français. Zundert, où les moines parlent le néerlandais, ont appris cette technique dans l’abbaye de Westmalle. Les Belges aident les autres moines pour que la qualité soit toujours la meilleure possible.

Pensez-vous que toutes les trappistes, y compris Chimay où les moines ne produisent plus eux-mêmes la bière, respectent la tradition ?

Tout est en ordre. La bière de l’abbaye du Mont des Cats (dans le Nord) est la seule exception : elle est brassée par Chimay, mais les revenus ne sont pas pour Chimay. C’est une aide. Au lieu de donner de l’argent – ce qui ne suffit jamais, puisque quand on donne une fois, on devra redonner un jour – Chimay donne la bière à l’abbaye du Mont des Cats pour qu’elle la vende. Mais l’abbaye brassée au Mont des Cats n’a pas le logo de l’AIT. Par ailleurs, la bière n’a pas toujours été brassée uniquement par des moines. Il y a 1000 ans déjà, on recourrait à des laïcs pour certaines tâches. Aujourd’hui, pour faire de la bière en Belgique, il faut être ingénieur brasseur, un diplôme que tous les moines n’ont pas. Seules trois abbayes trappistes produisent une bière entièrement réalisée par des moines : Westvleteren, Spencer et Zundert.

Que pensez-vous de leur goût ?

Les abbayes produisent pour les locaux. En Autriche, par exemple, le goût des bières est différent de ce qu’aiment les Belges, de ce dont ils ont l’habitude. Ce qui est normal. Idem en Italie, où les moines ont ajouté de l’eucalyptus dans leur bière. La qualité est la même, mais le goût est différent.

Westvleteren a plusieurs fois obtenu la première place au classement des meilleures bières du monde. Est-ce que ça change quelque chose ?

Si la brasserie était commerciale, ça aurait changé beaucoup de choses. Mais ce n’est pas le cas de Westvleteren, où les moines brassent uniquement pour eux, et eux-mêmes. Depuis 40 ans, elle produit chaque année 4 850 hectolitres. Pas un de plus. S’ils voulaient tripler la production, ils vendraient tout. Mais ce n’est pas leur but. La seule chose qui change, c’est qu’il faut attendre pour pouvoir la déguster, et être patient.

Quelle est votre trappiste préférée ?

Je ne peux pas répondre à cette question, ce sont des amis aujourd’hui. Par contre, tout dépend du temps, et par temps, je veux dire matin ou soir, été ou hiver. A l’apéro, par exemple, j’aime mieux déguster une bière amère, telles qu’un Orval. Une bière pas trop forte. Le soir, par contre, près du feu, ce sera plutôt une Westvleteren 12 ou une Rocherfort 10.

Vous êtes des champions !

podium-1060918_640Voilà 24 jours que vous êtes plusieurs à relever quotidiennement le défi des devinettes de notre calendrier de l’avant trappiste. Bravo !

Vous avez joué parfois au «feeling», vous avez parfois écumé les sites spécialisés, vous êtes même parfois revenus plusieurs jours après sur des réponses qui ne vous satisfaisiez pas. Double bravo !

Vous avez été ponctuels au rendez-vous, vous avez joué occasionnellement, vous avez cherché les réponses mais n’avez pas eu le temps ou le courage de nous les soumettre. Bravo quand même !

Vous avez argumenté vos réponses, vous avez indiqué le raisonnement qui vous y amenez, vous n’avez même pas hésité à nous reprocher imprécisions et tournures discutables. Encore bravo !

Nous avons pris plaisir à vous lire comme à vous proposer nos questions, vous comme nous avons saisi cette occasion pour peaufiner nos connaissances de ces breuvages remarquables et, nous le savons, en avons tous profité pour découvrir ou redécouvrir certaines de ces  bières un peu méconnues.

Alors certes, personne n’a réussi de sans faute, mais vos résultats sont plus qu’honorables et  nous vous remercions d’avoir partagé ce moment avec l’Abbet pendant ce mois de décembre.
Voici donc nos réponses :
1er décembre

Bière brassée au Pays-Bas, je suis une trappiste légère. Pour mon brassage, les moines utilisent des ingrédients de haute qualité et biologiques. Issue d’une culture biologique d’un houblon acheté directement auprès des agriculteurs, je suis certifiée SKAL. Je suis la Trappe Puur.

2 décembre

Initialement bière de Noël, j’apparais en 1956. Mon succès pousse la communauté monastique à finalement poursuivre ma fabrication toute l’année. Je deviens alors la deuxième bière brassée par l’abbaye. Je suis la Chimay bleue.

3 décembre

Titrant 6,9°, je présente dans mon verre une mousse aussi dense que la neige qui couvre souvent mon pays natal. Mon nom rend hommage à un des pères abbés, à l’initiative entre autre de la fresque «Les neuf chœurs d’anges avec leur reine Marie», qui orne la coupole de l’église de mon monastère. Je suis l’Engelszell Benno.

4 décembre

Même si le sucre candy figure dans ma recette, mon amertume me rend unique au sein des bières trappistes. On apprécie autant mes arômes que le flacon qui les préserve. Bière hermaphrodite, on me commande au masculin comme au féminin. Je suis l’Orval.

 5 décembre

Breuvage rare et remarquable, je ne me distingue de mes deux consœurs que grâce à ma capsule bleue claire. Je suis la Westvleteren 8.

6 décembre

S’il est bien indiqué «bière trappiste» sur mon étiquette, inutile toutefois d’y chercher le logo ATP. Je suis la Mont des Cats.

7 décembre

Ma petite sœur titrant 5° ne se boit qu’à l’abbaye. Je partage sa couleur mais affiche 8° sur mon étiquette blanche et beige. Je suis l’Achel blonde.

8 décembre

Je commence à peine à apparaître dans les boutiques spécialisées mais mon arrivée épargne aux amateurs la traversée des océans pour venir à ma rencontre. Je suis la Spencer.

9 décembre

Si Orval a sa truite moi j’ai mon oiseau huppé sur l’étiquette. Je suis la Zundert.

 10 décembre

Contrairement à ma grande sœur, plus célèbre, je ne suis fermentée qu’une fois, et mon nom est dû à la bouteille qui me contenait jadis. Je suis l’Orval vert.

11 décembre

Les hommes pensent probablement à mon pays comme celui des brunes piquantes ayant beaucoup de caractère. Mais je suis blonde ! Je suis la Tre Fontane.

12 décembre

Parmi mes sœurs, je suis la première à avoir été vendue. C’est donc en toute légitimité que je me nomme parfois «première». Je suis la Chimay rouge.

13 décembre

Apparue en 2009, je suis la seule de mes sœurs à porter le nom d’un brasseur, dont on fêtait cette année là le 125ème anniversaire. Je suis la Trappe Isidor.

14 décembre

Plusieurs fois reconnue comme la meilleure bière du monde, je suis aussi la seule de mes sœurs à m’être vendue temporairement pour sortir mon abbaye d’une crise financière. Je suis la Westvleteren 12.

15 décembre

Je suis aussi une bière brune. Je suis aussi apparue initialement comme bière de Noël. Je viens aussi des Ardennes. Mais je ne suis pas la bière de la devinette du 2 décembre. Je suis la Rochefort 8.

16 décembre

Je viens d’une abbaye trappiste qui brasse depuis 1836. C’est elle qui invente mon «type» de bière ce qui me vaut le surnom de «mère de toutes les triples» même si la finesse de mes bulles me valurent également l’autre surnom de «champagne campinois». Je suis la Westmalle triple.

17 décembre

On me surnomme «la Merveille», ce qui n’est pas usurpé. Je suis la Rochefort 10.

18 décembre

Avant que Scourmont ne fasse de même, j’étais la seule bière trappiste vieillie en barriques de bois. Je suis la Trappe Quadrupel Oak aged.

19 décembre

Longtemps réservée aux seuls moines de l’abbaye, on peut dorénavant venir me chercher sur place quelques heures par semaine. Je suis la Westmalle extra.

20 décembre

Née en 1926, je ne suis peut-être plus toute jeune, mais encore naturellement brune, assez ronde et pleine de vivacité. Tends-moi tes lèvres, j’y laisserai une mousse crémeuse, et tu seras conquis par ma légèreté (7°). Je suis la Westmalle Dubbel.

21 décembre

C’est bien ma saveur qui est dû au houblon saphir et non ma couleur, pourtant unique… Je suis la Trappe Witte.

22 décembre

L’anagramme de mon nom est un synonyme de bateau. Je viens pourtant d’un pays sans côte. Je suis l’Engelszell Nivard.

23 décembre

Pendant des décennies, je menais une existence paisible dans une abbaye belge.  On m’a ensuite mise sous pression pour que je me livre aux visiteurs, et c’est en cédant à une nouvelle pression, commerciale cette fois, que je me vends maintenant à tous. Je suis la Chimay dorée.

24 décembre

Bière la moins vendue par l’Abbet lors de la soirée du 21 novembre, je gagne pourtant à être goûtée ! La preuve, j’ai remporté la médaille de bronze dans ma catégorie aux European Beer Star Award du mois dernier. Je suis la Trappe Dubbel.
Vous avez calculé votre score ?

Nous aussi !

On vous communique donc les résultats dans l’après-midi, après la sieste digestive 😉

Que boire avec une belle dinde ?

2133633107_f7aa95722a_oVous l’aurez compris, nous allons bien sûr parler de réveillon. Et, plus spécifiquement, des bières trappistes qui pourraient accompagner finement un menu de Noël. Mais en préambule, il convient de préciser deux points.

Premièrement, d’après certains, oui, il peut sembler bizarre de réveillonner à la bière. Il existe pourtant de nombreuses recettes à base de bière, en particulier dans le nord de la France, en Belgique, et dans plusieurs pays d’Europe de l’est. Mais, dans cette même culture européenne, lorsqu’il s’agit de boire, la bière n’a généralement pas la même «élégance» à table que le vin. D’autant plus que certaines alliances sont souvent toutes trouvées, du style foie gras/blanc liquoreux, ou bûche/champagne. Ce débat a d’ailleurs régulièrement lieu au sein de l’Abbet, et est très loin d’être conclu. Peut-être le lançons-nous à chaque fois inconsciemment, juste parce que nos fins de débat sont souvent drôles… Mais nous digressons. Tout cela pour dire que les lignes qui vont suivre sont liées au point de vue suivant : que dans la bière comme dans le vin, il y a de grands produits, variés, fins, preuves d’un magnifique savoir-faire, comme de sombres bouses, et qu’à ce titre la bière a autant sa place à table que le vin. Et qu’il est absurde (avis personnel) de passer pour un plouc si l’on se délecte d’une Rochefort 8 en mangeant, tout simplement parce que c’est aussi grandiose qu’un bon Pommard. Le Pommard a été cité au hasard, mais si des viticulteurs de Château-Yquem ou Petrus se sentent offensés et veulent nous envoyer quelques caisses pour en discuter, qu’ils le fassent sans hésiter.

Ensuite, lorsqu’une alliance entre un mets et une trappiste est proposée, le but est évidemment de mettre en exergue les qualités gustatives de chacun des deux. Et pour cela, il convient soit d’opposer des saveurs pour qu’elles se complémentent, soit, à l’inverse, de les marier. Pas de souci là-dessus, la diversité offerte par les trappistes le permet aisément : par exemple, une légère acidité rendra plus digeste un plat gras, une effervescence ou une amertume fine reposeront le palais d’une saveur trop puissante, et un caractère rond fera ressortir un bon équilibre d’arômes. De plus, le mets et la bière devront être, en termes de saveurs, d’intensités assez proches, afin qu’aucun des deux n’éclipse l’autre.

Nous disions donc un menu de Noël courant: difficile d’échapper au foie gras, aux huîtres, ou au saumon fumé, à une volaille ou un gibier, et, après le fromage, à la fameuse bûche.

Nous voilà donc partis sur les entrées. Petite contrainte supplémentaire ici par rapport à la suite du menu, il est assez judicieux de ne se focaliser que sur des bières assez légères. En effet, une bière trop forte en début de repas risquerait de saturer les papilles d’entrée de jeu… Profitons-en pour signaler que cette raison, valable également pour toute autre boisson, explique en partie qu’aujourd’hui, on revient si fréquemment sur l’alliance entre foie gras et Sauternes : jusqu’au début du XXe siècle, le foie gras était généralement servi en entremets et non en entrée, et rien ne s’opposait donc à l’accompagner d’un vin si liquoreux, dont le sucre persiste longtemps en bouche.

Le foie gras, donc…

Comme dit plus haut, il est intéressant de compenser le côté gras du foie par une bière avec une légère acidité. De plus, il se marie également très bien avec des notes sucrées. Il est d’ailleurs courant de le servir avec un chutney, une confiture, ou des fruits frais, ou encore d’y incorporer de l’armagnac avant la cuisson.

Suggestion : une Chimay dorée ! Des arômes de zeste d’orange, un côté malté qui s’accorde avec le pain, toasté ou non, la toute petite acidité susmentionnée, et une mousse crémeuse qui rappelle la texture fondante.

Dans le cas où le foie gras est poêlé, la donne change un peu. Déjà parce qu’il est tiède et légèrement caramélisé, d’où la nécessité d’une bière plus intense, ensuite car la graisse est en grande partie fondue, et l’acidité devient moins nécessaire.

Suggestion : une Westmalle double ! Des arômes épicés, fruités, présents sans être envahissants, et on reste sur une structure crémeuse…

Les huîtres

Cas un peu plus délicat que les fruits de mer. La dominante iodée amène plus spontanément à lui opposer une saveur qu’à lui en associer, à moins de lorgner sur les bières à l’eau de mer. Mais soyons sérieux. D’habitude, les malts torréfiés d’une stout permettent de soutenir le côté iodé sans le masquer. Or, aucune trappiste ne correspond réellement à une stout. On pourrait éventuellement s’en approcher légèrement avec une Trappe Bockbier, mais celle-ci est probablement trop intense pour une mise en bouche. On lui préfèrera donc une bière légère, dont les malts doivent être suffisamment discrets pour ne pas nuire au caractère iodé.

Suggestion : une Trappe Witte ! Coup de bol, la pointe d’agrumes s’associe bien à l’iode.

Le saumon fumé

Par contre, pour accompagner le saumon, aucune hésitation ! Qu’il soit nature, au citron, à l’aneth, à la crème fraîche, à la vanille (euh non, pas à la vanille), l’idéal est une blanche aux notes d’agrume. De préférence de type citronné, qui se mariera bien (évidemment) avec le citron, ou qui équilibrera le gras de la crème.

Suggestion : Pareil, une Trappe Witte. Il faut reconnaître qu’on n‘a pas non plus tellement de choix en blanches parmi les bières trappistes… Heureusement qu’elle est bonne !

D’habitude, à ce moment du réveillon, il est rare d’avoir encore faim si l’on s’est fait piéger (comme souvent), par un apéritif estimé pour deux cents personnes… Pas grave, on continue quand même :

La dinde !

Et même la volaille en général : chapon, poularde, pintade, la liste est longue. Bien préparée, elle n’est pas asséchée par la cuisson et reste donc assez grasse, moelleuse, et la peau est grillée juste ce qu’il faut pour être finement craquante. La chair est douce en goût, fondante, et supporte bien un léger sucré salé.

Suggestion : Une Trappe Isid’or : des malts caramélisés et une mousse crémeuse, une pointe d’acidité et une bonne présence en bouche qui rendent l’ensemble plus qu’harmonieux, en particulier en présence de marrons.

La pièce de gibier

Sortons l’artillerie lourde : si la bière est trop discrète, le gibier, très fort, va la rendre totalement insipide. Il faut donc un arôme puissant, tout en tenant compte de l’éventuelle… « aigre-douceur », même si le terme ne paraît pas correct (si cette fois c’est l’Académie Française qui se sent offensée, pas la peine de nous envoyer de dictionnaires pour autant, merci). En effet, les gibiers type sanglier, biche, cerf sont souvent préparés avec des fruits comme la prune, ou en sauces à base de vin. On pourrait donc songer à une bière vineuse, mais on a alors souvent affaire à des bières de type lambic (ou approchant), qui ne seront pas suffisamment intenses. Il est plus judicieux de se tourner vers un caractère plus rond et bien présent en bouche. Voyons voir, y’a-t-il parmi les trappistes des bières rondes et puissantes ?

Suggestion(s) : Une Chimay, bleue ou rouge, ou une Rochefort : 8 si le gibier n’est pas trop fort (marcassin) ou bien 10 (cerf, sanglier) ! Ou pourquoi pas une Zundert ?

Le fromage

Alors là, c’est la tuile… Autant les saveurs des trappistes sont très diverses, autant celles des fromages sont pléthoriques ! Impossible de trouver une bière qui irait bien avec à la fois un roquefort, un vacherin et une mimolette… La bière à choisir dépend donc complètement du plateau ! Avec encore une fois les mêmes « règles » d’association ou d’opposition : par exemple, une Westmalle Extra ira très bien avec un chèvre frais grâce aux notes de miel, un Saint-Nectaire ou un Comté avec une Westmalle double, ou un Babybel avec une Achel tiède.

Suggestion : Un plateau de fromages trappistes, avec leurs bières respectives ! Ou alors, passer les quelques jours qui précèdent le réveillon à faire des tests…

Là, ça y est. Si tout va bien, vous n’en pouvez plus. Et pourtant, arrive alors….

La bûche!

Traditionnellement, elle est à base de marrons et de chocolat, et comporte très souvent de la crème glacée. Avec une saveur aussi puissante que le chocolat, en plus du côté glacé, il faudra s’orienter sur une bière bien charpentée, aux arômes de cacao. Deux possibilités s’imposent…

Suggestion(s) : Une Rochefort 10, transition parfaite vers un petit café avec ou sans mignardises, ou une Trappe Quadruple, qui pourra à elle seule conclure le repas.

Enfin, si vous êtes adeptes des fins de réveillon avec les treize desserts ou les mendiants, donc à base de fruits secs et/ou de pâte d’amande, il reste une dernière association possible. Le nez fruité et la fin de bouche sur le miel et l’amande d’une Westvleteren 12 vont offriront un petit feu d’artifice final, à côté duquel il serait dommage de passer… Mais si vous n’avez absolument plus faim et que vous voulez juste boire un coup, ça marche aussi…

Bien entendu, ne perdons pas de vue qu’il ne s’agit ici que de propositions. D’autres alliances sont sans aucun doute possible, et sont, avant tout, une histoire de goût. Et pour éviter les fautes de goût, rien ne vaut une bonne préparation… Donc, à la vôtre !

Oh puis tant pis, goûtons les toutes !

Au mois d’octobre, découvrant la Chimay dorée avec un peu de nostalgie, nous nous rassurions en pensant qu’il restait des bières trappistes inconnues qu’on goûterait peut-être un jour, ou qu’on ne décapsulerait jamais, mais c’était beau.

Parmi elles la Westmalle extra, réservée aux moines de l’abbaye.

Et nous voilà le mois suivant à chercher si le miel perçu en bouche figurait bien dans les ingrédients de cette dernière (non ! Mais vous le savez déjà…)

On se disait aussi que déguster une Spencer se mériterait. Qu’il faudrait traverser l’océan, qu’on espérait un jour s’offrir ce plaisir. On l’évoquait d’ailleurs auprès du journaliste venu couvrir la soirée du 21 novembre pour La voix du Nord.

Et puis en franchissant la porte de notre caviste (à bière) préféré, voilà qu’il nous hèle fièrement : « J’ai de la Spencer! Une caisse!».

On sourit, puis on saisit bien le sens de la phrase. La Spencer ? Celle brassée dans le Massachussetts ? Et oui, celle-là même. Et nous voilà 6 000 km plus proches de ce qu’on imaginait le Graal suprême, l’intouchable, celui dont la quête prendrait une vie de zythologue.

On est tenté alors de ne pas répondre. Tel Perceval chez le Roi Pêcheur, on est à deux doigts d’ignorer cet appel, de ne pas poser les bonnes questions, de répondre «Ah? Mouais, je vais plutôt reprendre de cette délicieuse Troubadour westkust». On le sait, la révélation peut être trop brutale. Galaad perdit la vie en plongeant les yeux au fond du calice.

Et quel geste héroïque ce serait !

«Et les jeunes, y avait de la Spencer chez Cash boisson

«Non? Trop fort! T’en as eu combien?»

«Aucune. Le mystère avant tout. Comptez pas sur moi pour sombrer dans cette facilité navrante. On se boit une westkust

Mais héros incompris, probablement.

Aucune réponse et tout le monde qui filerait chercher la dixième trappiste en s’inquiétant à haute voix pour notre santé mentale.

Alors soit, on cède, à peine réjouit par la limitation à trois bouteilles, mais trépignant une fois le pas franchi d’annoncer la nouvelle! «J’ai de la Spencer! De la Spencer nom de…!» Un peu la même joie que lorsque l’AIT aime nos articles sur Facebook. Le sentiment d’avoir déjà un peu réussi sa vie. Celui qui vous anime lorsqu’on vous tend votre permis alors que vous avez franchi deux lignes continues ou que vous lisez votre nom dans les reçus d’un concours passé dix fois. Ce sera fugace, mais c’est bon.

Et c’est cette euphorie passagère qui vous fait renier tout ce que vous pensiez défendre. Vous êtes à deux doigts d’acheter une caisse de Chimay bleue, juste parce que l’abbaye a réédité les bouteilles originales de 1956, la capsule permettant seule de différencier les breuvages. Quelles canailles ces moines de Scourmont. Çà va qu’ils font vivre une région des Ardennes à eux seuls…

Mais bon, à 40 euros la caisse, pour au final la ramener et récupérer 10 centimes de consigne par canette, la raison s’impose tout de même. Nous craquons toutefois sur la seconde nouveauté Chimay. Une Grande Réserve 2015 élevée en fûts de bois. La bouteille coûte là encore de quoi faire vivre la communauté de Scourmont pendant une année entière, réveillons compris, sauf que là c’est vraiment nouveau.

Alors que valent ces bières? Ces nouvelles trappistes?

Elles sont évidemment très différentes.

Spencer

La Spencer est trouble, sa mousse est bien dense même si elle ne tient pas dans le verre calice recommandé. Au nez on trouve la levure fraîche, elle rappelle alors un peu la Westvleteren 6. En bouche elle est légère, l’amertume est marquée en entrée, c’est cette fois l’Orval qui vient à l’esprit. Mais ensuite elle laisse peu de saveur, développe peu d’identité et s’efface très vite des papilles.

Bref, dit autrement :

«C’est une bière à boire après avoir monté un mur de parpaings en plein soleil.»

«C’est idéal à la pression dans un mariage pour picoler toute la nuit.»

Vous commencez à cerner le produit?

Rien à voir en tout cas avec la Chimay grande réserve élevée en fûts de bois.

chimay fut-1

Au nez on est sur du vieux champagne, de la banane. On retrouve un peu cette dernière au goût. C’est rond, très nourrissant, et finalement on s’oriente plutôt sur des arômes de vieux rhum un peu vanillé.

Plus clair?

«C’est une alternative très crédible à la plupart des digestifs que contient votre bar.»

«Boire la bouteille seul au petit-déjeuner permet de s’abstenir tranquillement de tout repas les 24 heures suivantes.»

Une blonde très agréable donc mais qui manque un peu de caractère, et une brune originale et à la saveur très prononcée mais rapidement un peu écœurante.

Au point où nous en sommes alors, maintenant goûtons les toutes!

Il nous reste une ou deux autrichiennes inconnues, mais nous les savons à portée de clic.

Et puisqu’il suffit apparemment d’en parler pour voir nos vœux s’exaucer, nous rappelons ici que nous ne savons toujours pas comment nous procurer des Tre Fontane.

De toute façon, il restera forcément toujours des découvertes à faire et des bières dont rêver. 160 abbayes trappistes disséminées dans le monde ne brassent pas encore.

Mais il se dit que deux seraient sur le point de passer à l’acte.

Lesquelles? Eh eh… Mystère, mystère…

Nous vous avons emmené Au cœur du malt

Le groupe Diyo.

Trappe, Rochefort et même Gregorius. Seize bières trappistes ont répondu présent à l’appel de l’Abbet samedi 21 novembre à Ledringhem. Et quoi de mieux, pour nous tenir compagnie en ces jours si tristes, que de bonnes trappistes ? Au cœur des Flandres, vous êtes nombreux à avoir voulu jouer le jeu (flamand) et à avoir ondulé sur les cordes de guitares et violons en dégustant ces breuvages aux mille teintes. Et franchement, on vous en remercie !

Mais avant de dévoiler les liens qui vous permettrons de (re)découvrir cette soirée en images, revenons sur le déroulement des festivités.

Un vent glacial. Des trombes de pluie. Un ciel gris. L’hiver vient, comme dirait l’autre. Il est même venu, mais ne nous a pas vaincu. Dehors, bien avant que vous ne soyez levés sans doute, les membres des Quickepitchenaeres -qui organisent cet événement de concert avec l’Abbet- se réchauffent au bouillonnement de l’huile lors de la précuisson des frites (Ahhh, les Flandres!). Les bières arrivent. Les jeux aussi. Dans la salle, chacun s’anime, dans la hâte de vous accueillir. Et à 17 heures tapantes, vous voilà. Avec vos sourires, et votre envie de vous amuser.

Ça tombe bien, nous aussi, on veut vous faire passer un bon moment. Et les groupes présents aussi. Après deux heures à lancer de palets dans la bouche d’une grenouille et à taper dans des boules pour tenter de gagner quelques bières, les premiers accords des Bouts de ficelle retentissent. Nico, vêtu d’une belle chemise bleue, entonne sa première chanson. La foule se rapproche, un -ou des (on vous a vus)- verre à la main, et commence à se déhancher sur les airs de ces Cergy-Pointains, tout en savourant quelques planches apéro préparées avec soin par les «Quicks».

Après ces textes  parfois facétieux, place à Lano. Le trio de sœurs originaire d’Arneke (Nord) dévoile à son tour ses mélodies dans un style épuré, une guitare acoustique comme seul instrument. Quelques reprises et des compositions aux sonorités irlandaises et italiennes conquièrent rapidement le public qui reprend déjà les airs chantés par les jeunes nordistes. Côté bar, les dégustations continuent. Quelques bières sont déjà en rupture de stock. Parmi elles, la Chimay dorée, la petite dernière commercialisée par l’abbaye de Scourmont.

Retentit alors un air de violon. Une guitare électrique. Et des percussions. Diyo entre en scène avec ses airs festifs. Les Cergy-Pontains font onduler les jambes du public. Il se laisse porter et commence à danser, endiablé. Quelques refrains sont repris à pleins poumons. Diyo clôture en beauté cette soirée. Mais impossible de partir sans goûter une dernière trappiste. (D’ailleurs, laquelle avez-vous préféré ?)

Oh, on a failli oublier : pour les photos, c’est sur notre page Facebook !

Et les vidéos, sur notre chaîne Dailymotion.

Dans le secret des moines ?

Amis lecteurs, bonjour.

Pour notre plus grand plaisir, nous avons pu goûter récemment une bière rare, qu’un membre de l’Abbet a réussi à se procurer : il s’agit de la Westmalle Extra, dont les premiers brassins datent de 1934, date à laquelle l’appellation trappiste figure pour la première fois sur les bières de Westmalle. Cette bière, brassée deux fois l’an, est réservée, à l’instar de la Chimay Dorée et de l’Orval Vert, à une consommation interne à l’abbaye. Elle diffère cependant de ces deux dernières en ce sens qu’elle n’est, selon l’AIT, pas commercialisée (la Chimay Dorée se trouve désormais facilement, et l’Orval Vert est disponible à la dégustation à l’auberge de l’abbaye), et est réservée à l’usage exclusif des moines et de leurs hôtes.

A l’aspect, c’est une blonde, à la robe dorée, à la mousse abondante quoique plus fine que ses deux consœurs (la double et la triple). Au nez, le houblon est perceptible ainsi qu’une légère acidité. En bouche, c’est un mariage subtil entre des malts légers, une saveur de miel assez prononcée et un houblon avec juste ce qu’il faut de présence pour lui conférer une amertume douce. Son titrage alcoolique léger (4,8 %) lui donne un caractère très rafraîchissant. Un excellent produit donc, très bien fait et bien équilibré, mais qui de notre part suscite quelques interrogations.

Sur la saveur en premier lieu, si différente de la double et de la triple, qui laisse supposer des ingrédients ou un brassage différents. Sur l’étiquette ensuite, où figurent des éléments tout à fait dispensables, à notre sens, pour un usage interne : le titrage, et la consigne notamment. Mais aussi le logo déconseillant la consommation aux femmes enceintes : difficile de les imaginer légion parmi les moines trappistes…

La Westmalle Extra : une blonde, légère, destinée aux moines. Mais pourquoi tant de différences avec la double et la triple ? Pourquoi toutes ces mentions légales sur l’étiquette, si l’embouteillement est réalisé sur place et qu’elle n’est pas destinée à la vente ?

Pour répondre à ces questions, nous avons donc contacté la brasserie de l’abbaye de Westmalle, qui nous a répondu rapidement. Tout d’abord, elle dément la rumeur qui circule et qui nous était parvenue : la Westmalle Extra est bien disponible à la vente, sur le site (géographique, pas internet) de l’abbaye. En revanche, les quantités sont extrêmement limitées, et la boutique est ouverte sur un créneau très court : seulement quatre heures par semaine !

La recette, quant à elle, diffère effectivement de la double et de la triple : contre toute attente, et malgré l’arôme de miel bien présent, l’Extra est la seule bière brassée par Westmalle qui ne contient pas de sucre. Les autres ingrédients sont les mêmes : de l’eau de source, du houblon, des malts d’orge, et de la levure «de culture propre», autrement dit cultivée sur place. Le brassage est lui aussi identique, et la garde en cuve dure deux semaines, tout comme la double.

Voilà donc un peu de mystère dévoilé… Et, pour rester sur le thème du mystère qui s’envole, une petite remarque sur la Chimay Dorée, que nous avons goûtée de nouveau juste après. Peut-être avions nous le palais perturbé par cette découverte westmallienne, mais toujours est-il que nous avons trouvé dans la Chimay, pourtant connue, des arômes d’orange bien plus marqués que d’habitude. Plus inquiétant : en dehors de cette saveur, la bière nous a paru plus fade… Ce qui soulève un nouveau mystère ! Quelles bières boire, et dans quel ordre, pour que tous les arômes se révèlent, et qu’elles soient appréciées à leur juste valeur ? Encore un sujet qu’il va falloir creuser…