Que se cache-t-il derrière le logo de Westvleteren?

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Suite de notre décryptage des logos présents sur vos trappistes préférées. Aujourd’hui, intéressons-nous au cas singulier de Westvleteren.

En tant qu’amateur ou lecteur assidu de nos publications, vous n’êtes pas sans savoir que ces bières sont brassées par l’abbaye Saint-Sixte. Mais connaissez-vous bien le logo associé à ces trois breuvages ? J’entends déjà certains me dire qu’il n’y en a aucun, eu égard au fait que les bouteilles ne comportent pas d’étiquette. Soit. Certains ont cependant eu le loisir de se rendre à In de Vrede, seul endroit où vous pouvez normalement consommer ces boissons. Ils ont alors pu apprécier ces délices dans les verres siglés. D’autres ont pu porter leur regard sur les capsules. Tous ont dû remarquer l’enchevêtrement de symboles. A moins que la dégustation ne soit déjà bien avancée, auquel cas l’on ne se soucie plus de grand-chose…

Revenons à nos moutons et tentons de décrypter ce qui se cache derrière ce logo, qui, après quelques recherches, n’en est pas un. Il s’agit en effet des armoiries de l’abbaye Saint-Sixte, qui brasse et vend ses productions depuis 1877. Pour de plus amples informations sur l’histoire de ladite abbaye, je vous renvoie à notre très riche compte-rendu du Trappist Tour, disponible ici. Trois éléments bien distincts attirent le regard, à commencer par la crosse qui surplombe l’ensemble. Elle rappelle le souci pastoral de l’abbé pour sa communauté. Rien de bien compliqué à saisir. Les deux autres composantes sont quant à elles moins évidentes à décoder. Mais n’ayez crainte, l’ABBET, dans son souci de vous cultiver a trouvé de quoi vous faire briller lors de vos soirées trappistes, vous garantissant une image de personne de goût et érudite.

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Ainsi, les deux clés qui se croisent sous la crosse sont les clés pontificales. Édouard Bouyé dans son article Les armoiries pontificales à la fin du XIIIe siècle : construction d’une campagne de communication (paru dans la revue Médiévales [En ligne], 44, printemps 2003, Presses universitaires de Vincennes, disponible ici) rappelle que les clés sont, depuis le Ve siècle au moins, les attributs de saint Pierre, qui les tient dans la main. Il faut cependant attendre le pontificat d’Innocent III (1198-1216), pour que ces clés soient détachées de la figure du saint et deviennent un emblème, renfermées dans un écu, donnant naissance aux armoiries des papes. Quel rapport avec l’abbaye Saint-Sixte fondée au XIXe siècle me demanderez-vous ? Il faut remonter au troisième siècle de notre ère pour trouver trace d’un pape (vingt-quatrième évêque de Rome pour être plus précis, le terme pape n’étant employé que plus tardivement) nommé Xyste ou Sixte, deuxième du nom (vous ajouterez qu’il s’agit du premier évêque de Rome à porter le même nom qu’un prédécesseur, devant une assistance, nous l’imaginons, ébahie). Ce dernier, grec, sera victime de persécution de l’empereur romain Valérien. Réfugié dans des catacombes de la voie Appienne, il est découvert le 6 août 258 et décapité avec certains de ses diacres. Le martyr devient donc saint. Vous savez désormais d’où vient le nom de l’abbaye qui brasse ces délicieuses bières.

Demeure finalement la partie qui peut étonner le plus, à savoir cet arbre dans la partie basse des armoiries. Peut-être lirez-vous ces quelques lignes sous des latitudes où cette espèce pousse naturellement. Vous aurez sans nul doute reconnu le palmier. Plus habitués à voir ce dernier orner les bouteilles de boissons à base de coco ou de fruits de la passion, nous avons creusé et découvert l’origine de sa présence en Belgique. Il s’agit en fait d’une référence biblique, plus précisément au psaume 92, verset 13, que nous vous livrons en version originale : « Justus ut palma florebit » que nous traduirons par « le juste poussera comme un palmier ». Laissons aux exégètes le soin de détailler cette métaphore. Pour notre part, nous comprenons désormais mieux la présence de cet arbre, qui avait pu nous laisser songeur à la vue du calice siglé dans lequel nous avons dégusté les trois bières. Jef Van den Steen, spécialiste des trappistes, explique que « les bières se vendent dans des caisses de bois typiques. Tant que la communauté comptait un frère menuisier, elles étaient fabriquées à l’abbaye. Aujourd’hui, c’est l’atelier protégé de Gits qui s’en charge. Les mystérieuses initiales UPF ornant les vieilles caisses rappellent le psaume Ut palma florebit, la devise de l’abbaye ».

Voilà un secret de plus percé grâce à l’ABBET. Nous vous narrerons prochainement une légende où reine, poisson et bague se croisent. Mais, en attendant, n’hésitez pas à (re)lire nos articles, accompagnés d’une bonne trappiste, évidement.

Hildegarde Von Bingen ?

Hildegarde von Bingen

Hildegarde Von Bingen ? Son nom ne vous est peut-être pas étranger tant sa célébrité a parcouru les siècles. Il est vrai que diverses portes d’entrée mènent à la Sainte. En effet, si ses contemporains du XIIème siècle pouvaient se targuer de la connaitre du fait de ses dons multiples, aujourd’hui encore sa pensée et ses expériences existentielles et spirituelles ont traversé le temps et sont encore recueillies, accueillies de nos jours.

Mais rappelons-nous l’itinéraire de vie d’Hildegarde ! Elle vit le jour en Rhénanie, en 1098, au cœur d’une famille noble. Dès l’âge de 3 ans, elle stupéfia son entourage par des visions qu’elle dit recevoir et qui l’habitaient fortement. Ses parents la menèrent tout naturellement à l’âge de 8 ans au monastère bénédictin de Disibodenderg près de Mayence, lieu qui leur semblait convenir à l’expression mystique si singulière de leur fille. A l’âge de 15 ans, elle formula ses vœux perpétuels et au décès de la mère abbesse, elle fut elle-même élue par ses sœurs comme nouvelle abbesse du couvent. Par la suite, elle fondera sa propre abbaye, à Ruperstberg, près de Bingen où elle mourra en 1179.

Imaginons précisément notre religieuse foulant le sol du jardin du monastère qui se trouve dans le cloître (voir les représentations de celui au VIIIème siècle du monastère St Gall, représentations identiques à celles contemporaines d’ Hildegarde) : là, elle y observe et recense par un travail de botaniste qu’elle aime tout particulièrement les vertus des plantes si souvent cultivées déjà au cœur des monastères bénédictins. Elle y déploie une belle activité qui générera pour elle, pour ceux dont elle a le souci et………pour nous peut-être, des acquisitions de savoirs tirées donc d’expériences qu’elle a faites. D’ailleurs ce savoir botanique, elle le rassemblera dans une encyclopédie naturelle connue aujourd’hui sous le nom de Physica ; dans cette dernière elle accordera une place prépondérante à l’univers des plantes. Elle y consigne notamment cette conviction: « Il n’y a pas de maladies mais des hommes malades et ces hommes sont intégrés dans un univers qui, de même qu’il participe à leur malheur, doit aussi prendre sa part dans la guérison ; ils doivent être soignés dans leur totalité, corps et âme, et même si la nature peut et doit leur venir en aide, c’est bien souvent dans leur propre sagesse, leur modération, leur maîtrise d’eux-mêmes qu’ils traverseront les forces qui soutiendront le processus de guérisons. » Dans ces mots, nous l’entendons : l’homme n’est pas qu’un réceptacle recevant lors d’apparition de maux des plantes qui le fortifieront mais seule, selon Hildegarde, la synergie des bienfaits de la nature et de l’esprit de l’homme contribue à son mieux être.

abbaye de Saint Gall

Notre bénédictine, comme fine connaisseuse des plantes, (et là me direz-vous est enfin l’intérêt de cette bafouille !) met en exergue notamment les vertus du houblon. Sachez cependant que même si cette plante jouissait déjà d’une belle notoriété depuis longtemps, l’affirmation appuyée de notre moniale lui assura une renommée et un intérêt accrus et généralisa son utilisation. Hildegarde affirme en effet: « L’amertume du houblon combat certaines fermentations nuisibles dans les boissons et permet de les conserver plus longtemps. » Si elle ne loue pas dans ses écrits la saveur de la bière, elle pointe néanmoins la fécondité du houblon : nous voilà donc rassurés ! Notre engouement pour la bière (trappiste il va de soi !) participe à déverser dans nos corps une boisson aux vertus thérapeutiques indéniables selon notre moniale. Et si nous en doutions encore, lisons de nouveau Hildegarde qui énonce : « Là où on boit de la bière, les cas de lèpres et de paralysies sont rares. Elle accroît aussi la chair, favorise le bon teint et redonne des forces ». Nous en étions déjà persuadés, nous qui faisons l’apologie de cette boisson : la bière trappiste éloigne de nous des afflictions de toutes sortes et par sa consommation régulière (mais raisonnable) accentue notre beauté naturelle.

houblon

C’était le Trappist tour 2016 !

Le premier Trappist tour, en 2014, était à l’origine de la fondation de l’ABBET. Nous rêvions alors de réitérer l’expérience, d’ouvrir notre groupe, de rattraper nos oublis (Zundert!). Et bien voilà chose faite, et très bien même!
Le cru 2016 aura été brillant, placé plus que jamais sous le signe de l’amitié et des tournées qui rendent heureux. Retour ici en photos sur ce joli week-end prolongé pendant lequel, si nous n’avons jamais connu la soif, nous n’avons également jamais manqué une occasion de nous instruire…

LA BELGIQUE

Lydia, Marie-Jo et Dominique

Lydia, Marie-Jo et Dominique

Et hop! Nous voilà embarqués dans notre minibus décoré aux couleurs de l’ABBET, direction Westmalle où les choses sérieuses commencent. Si la perspective de déguster la Westmalle extra, vendue uniquement sur place, est excitante, nous
tenons d’abord à faire découvrir à tous, au fil des abbayes, l’histoire des lieux et la genèse des productions brassicoles.
C’est Manu qui a d’abord potassé Jef Van den Steen sur la route (Les Trappistes, bières de tradition, éditions Racine, 2015 – toutes les informations relatives aux abbayes sont tirées ici de cet ouvrage).
Manu à Westmalle

Manu à Westmalle

Les premiers moines «trappistes» de Westmalle s’y installent le 6 juin 1794… Mais y restent bien peu!
Nous précisons tout de suite ici que, par souci de compréhension, nous désignons ces moines comme «trappistes» bien que la fondation officielle de «l’ordre cistercien de la stricte observance» ne date que de 1892. En effet, dès le tout début du XVIIe siècle, d’abord à l’abbaye de la Charmoye en Champagne puis rapidement dans d’autres monastères, une réforme de l’ordre cistercien débute, lui reprochant de s’être à son tour
relâché depuis sa fondation par Robert de Molesmes en 1098.
Cette réforme, d’abord nommée «ordre de l’étroite observance» prend des formes multiples avant d’être unifiée dans l’ordre trappiste que nous connaissons aujourd’hui.
S’ils ne sont donc pas encore trappistes, les religieux de Westmalle, comme ceux des autres abbayes citées ci-après, suivent déjà cette réforme souhaitant retrouver la pureté originelle de la règle de St Benoît…
Mais trêve d’érudition, revenons à nos moines! Originaires de l’abbaye Notre-Dame de la Trappe à Val-Sainte (Suisse actuelle), ils ne s’attardent donc pas dans les lieux car ils
fuient 10 jours plus tard l’avancée des troupes révolutionnaires françaises en Belgique.
Ils reviennent à Westmalle en 1802. C’est l’Empire de Napoléon Ier qui confisquera alors leurs biens en 1811, que les moines réintégreront en 1814. Reconnue officiellement par la monarchie néerlandaise en 1822, érigée en abbaye en 1836, puis reconnue en 1842 comme personne juridique à part entière, la communauté commence alors son développement.
Lorsqu’en 1836 les moines trappistes de Westmalle se voient contraints par décision papale d’adopter les constitutions de l’abbé de Rancé (un des réformateurs évoqués ci-dessus), ils obtiennent le droit de boire la boisson régionale du peuple. Les voilà alors
se régalant de lait écrémé, de lait battu…quel bonheur! Mais rassurez vous, bière, et même vin en cas de nécessité sont de même autorisés.
Et comme la règle bénédictine stipule que les ateliers de travail doivent se trouver à l’intérieur de l’enclos monastique pour assurer le travail manuel des moines et éviter l’oisiveté, la première pierre de la brasserie de Westmalle est posée dès août 1836.
Westmalle

Westmalle

Le 10 décembre 1836, les moines dégustent leur première bière, une brune servie comme bière de table au réfectoire et uniquement réservée aux moines.

Pas question à la base de vendre cette boisson. C’est même sur la production et  commercialisation de vin que misent alors les moines campinois! Primée à plusieurs reprises au XIXe siècle, la production viticole décline et est stoppée avant la première guerre mondiale.

La production brassicole évolue alors, et le 1er juin 1861 a lieu la première vente de bière à l’abbaye de Westmalle, une brune, même s’il est avéré que les moines brassent également une blanche qu’ils servent à leur table.

La brasserie apporte une part de plus en plus importante des revenus de l’abbaye. La reconstruction de 1895-1900 lui accorde une place importante, une voie de chemin de fer construite à cette occasion reste ensuite en activité pour acheminer les livraisons à la brasserie.

Olivier, Nico, Lydia et Marie-Jo

Olivier, Nico, Lydia et Marie-Jo

En octobre 1914 la guerre vient pourtant porter un coup d’arrêt à cette expansion.

La tour de l’abbaye est dynamitée pour que les Allemands n’y installent pas de poste d’observation, les moines s’enfuient, pour l’essentiel à… Zundert.

En 1918 les Allemands démantèlent la brasserie pour récupérer les métaux dont la pénurie est alors forte suite au blocus franco-britannique.

Elle est remise en route en 1922, on produit déjà une Extra pur-orge ainsi qu’une Double brune.

En 1933 l’appellation «trappiste» est déposée pour désigner la bière brassée à l’abbaye de Westmalle.

C’est également en 1931 qu’une nouveauté «révolutionne» l’univers de la bière. Une nouvelle blonde, baptisée «Triple» commence à être produite. Elle est officiellement lancée en 1934, et représente aujourd’hui plus de 70% de la production de la brasserie.

129 000 hectolitres de bière de Westmalle ont été brassés en 2013. Actuellement les moines siègent au conseil d’administration de la société coopérative gérant la brasserie mais, comme partout, ils ne participent plus directement à sa production.

Westmalle

Viens alors le temps de nos premières bières du week-end au Trappisten Cafe. Westmalle extra donc qui remporte un franc succès, Westmalle Dubbel et Tripel bien sûr, mais également Westmalle «moitié-moitié». Nous avons d’abord cru à une mauvaise traduction du flamand et beaucoup rit en imaginant ce qui nous paraissait un vrai sacrilège! Mais non, cela existe réellement. Une demi-bouteille de Westmalle triple que l’on complète de Westmalle double tirée au fût, en s’appliquant bien à ce que la mousse reste blanche. Vaut surtout pour la jolie couleur du verre… Mais on vous l’a dit, nous ne perdrons jamais une occasion de nous instruire lors de ce week-end.

LES PAYS-BAS

Et, tels les premiers moines de Westmalle, mais sans fuir nous concernant car cette première halte paraît déjà fort sympathique à l’ensemble du groupe, c’est la route de Zundert que nous prenons ensuite.

Zundert

Zundert

Pour les « historiques » du tour 2014 c’est l’occasion de rattraper un oubli. Nous n’avions pas réalisé que l’abbaye venait de se voir décerner le label ATP en décembre 2013.

Le cadre est vraiment joli, et l’accueil chaleureux. Mais nous en étions déjà persuadés au vu des échanges mails que nous avions eu avec les responsables de la brasserie l’année écoulée.

Zundert

On retrouve à Zundert les mêmes éléments historiques que dans beaucoup des abbayes trappistes visitées.

La Révolution française puis les gouvernements anticléricaux que connaît la France au XIXe siècle font peser de lourdes menaces sur les communautés monastiques et notamment, pour celles qui nous intéressent ici, sur l’abbaye Sainte-Marie du Mont, mieux connue sous le nom de Mont des Cats.

Ainsi en 1899 l’abbé de Koningshoeven (à Tilburg, qui brasse aujourd’hui la Trappe pour ceux qui commencent à être perdus…), abbaye «fille» du Mont des Cats, fonde un monastère à Zundert destiné à abriter les moines français en cas d’expulsion : Maria Toevlucht, que l’on traduit par… Refuge Marie.

L’abbaye dispose d’une terre pauvre, difficile à valoriser, et ne connaît son essor qu’après la première guerre mondiale.

Malgré ses liens avec Koningshoeven et Westmalle, elle ne brasse alors pas. Pire, les moines sont même à l’eau ou au cidre. Finalement compréhensible si on se rappelle que la première abbaye réellement trappiste est celle de la Grande Trappe basée en Normandie…

L’abbaye vit au XXe siècle du travail de la terre : vaches laitières, céréales, haricots, pommes de terre, poules, viande bovine… Mais la communauté vieillit et en 2008 elle lance une profonde réflexion sur son avenir.

L’exemple des abbayes voisines fait alors ressortir qu’une brasserie peut apporter des ressources importantes au monastère, sans constituer une charge de travail trop lourde.

Un hangar délaissé est de fait aménagé en brasserie et le style est choisi, une bière originale, se distinguant de ses consœurs trappistes. 9 brassages et de nombreuses dégustations permettent l’élaboration de la bière actuelle, amère et épicée, qui obtient très rapidement le logo ATP le 10 décembre 2013. Deux moines participent ici au brassage de la bière.

Nico et Lydia

Nico et Lydia

Pas d’espace de dégustation à l’abbaye. La bière, destinée essentiellement au marché belge et néerlandais, est servie dans les différents cafés de la région. C’est à quelques centaines de mètres du monastère que nous avons trouvé notre bonheur, dans une ambiance un peu surannée mais bien plus conviviale que beaucoup des espaces trop modernes aménagés dans la plupart des abbayes…

Une  bière de Zundert, servie dans son joli verre, en guise de digestif donc, et nous reprenons la route pour sa grande sœur néerlandaise, l’abbaye de Koningshoeven à Tilburg.

Ceux qui ont suivi ont déjà compris que les liens entre abbayes trappistes sont nombreux et que les mêmes noms reviennent donc fréquemment dans leur histoire.

Vous vous souvenez ainsi que les moines du Mont des Cats, craignant leur expulsion de France, avaient, via Koningshoeven, participé à la fondation de Zundert.

Si vous l’avez oublié reprenez plus haut, en prenant des notes, et soyez attentifs bon sang!

 

Donc, avant de fonder Zundert, les moines du Mont des Cats qui craignent pour leur survie depuis la fin du XVIIIe siècle avaient déjà fondé un monastère aux Pays-Bas, près de Tilburg, l’abbaye de Koningshoeven (les «fermes du roi», car implantée sur une ancienne métairie fondée par le futur roi Guillaume II en 1834).

L’année 1881 est l’année officielle de fondation de cette abbaye. Si elle n’abrite finalement pas les moines français qui échappent à l’exil, elle connaît sa propre expansion.

Mais comme chez sa voisine précédente le sol est pauvre. La décision de brasser est par contre bien plus rapide (et pour cause, le père Nivard, premier supérieur de l’abbaye, est né dans une famille de brasseurs à Munich). Dès 1886 un premier brassin réussi sort des cuves néerlandaises.

Pourtant, sans vouloir trop noircir le tableau, Koningshoeven va connaître un long siècle de turpitudes brassicoles, produisant longtemps des breuvages très médiocres pour d’autres comme pour elle, préoccupée constamment par sa survie.

C’est en effet vers des bières de basse fermentation (Munich vous disait-on…) que l’abbaye se tourne sous l’appellation de la brasserie «De Schaapskooi» (la bergerie).

Parmi les déboires ou productions peu glorieuses, indiquons ainsi que la cuvée destinée à l’Exposition Universelle d’Anvers en 1895 s’est avérée imbuvable, que de la limonade est produite entre 1951 et 1969 pour gonfler la trésorerie, qu’en 1952 la brasserie signe un contrat avec De Spar, une chaîne de supermarchés vendant de la bière à prix réduits pour qui elle brasse une brune sucrée à 3,5% et une Pils à 5%…

La brasserie cherche également à recruter des clients sous contrat. En 1969 elle possède ainsi plus de cent cafés dans tout le Brabant tenus d’acheter ses produits.

Mais en 1969 la brasserie est tout de même exsangue. Elle tombe alors sous la coupe du groupe belge Artois qui s’avère surtout intéressé par les cafés sous contrat…

La brasserie De Schaapskooi  sert alors à brasser des sous marques. A partir de 1976 elle est même arrêtée et les locaux ne servent plus que de dépôt.

Le contrat avec Artois est rompu en 1979, les installations de la brasserie commencent à être démantelées, mais c’est de cette quasi disparition que va renaître une production (enfin) de qualité.

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Car les moines décident de racheter une partie des installations et la brasserie survit.

En parallèle une vraie réflexion est menée sur le marché de la bière et la communauté relève l’engouement des consommateurs pour les bières spéciales.

Si les réticences des moines novices, rechignant à brasser eux qui ne sont pas entrés dans les ordres dans ce but, doivent d’abord être surmontées en promettant de limiter la production comme chez Westvleteren, les premiers brassins sont produits dès 1980.

Changement majeur : on passe à la fermentation haute en produisant une bière nommée La Trappe, appellation existant déjà depuis 1958.

Il est d’abord difficile de convaincre les consommateurs, associant la production aux Pils de mauvaise qualité… et la brasserie recommence à brasser pour d’autres, y compris pour Chimay entre 1986 et 1992, mais aussi pour Heineken pendant 10 ans.

Malgré le label ATP obtenu en 1997, les moines de Koningshoeven signent une convention de collaboration avec Bavaria en 1998, entraînant le retrait du label ATP jusque 2005.

Depuis des moines travaillent plusieurs heures par semaine à la brasserie. Le brassage proprement dit est confié à la Bierbrouwerij De Koningshoeven BV, une filiale indépendante à 100% de Bavaria. Il faut avouer qu’on saisit assez mal les liens entre Bavaria et l’abbaye, même en lisant Jef Van de Steen.

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Disons que ce partenariat s’inscrit dans une longue tradition de l’abbaye pour trouver des débouchés et assurer son existence, ce qui n’en fait pas la plus « pure » des trappistes, mais nous permet de savourer quelques breuvages de qualité parmi le large choix à la pression dans le « local de dégustation » jouxtant l’abbaye. Mention spéciale pour la Trappe Quadrupel, qui fête ses 25 ans cette année et que nous classons à l’ABBET parmi nos trappistes préférées.

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Sans faire honneur à toute la carte, cette étape entretient la bonne ambiance dans notre groupe ! Après un passage par la riche boutique de l’abbaye et un pique-nique entre les gouttes, c’est en chansons que se fait la route jusqu’à nos hôtels respectifs, à Herselt pour Didier, Lydia, Dominique, Hervé, Marie-Jo et Jean-Pierre, à Westerloo pour Nico, Manu, Oliv et Max.

Si les premiers ont loué le confort des chambres et la qualité du petit-déjeuner, les seconds se sont appliqués à découvrir la gamme intégrale des bières Tongerlo brassées à 2km de leur auberge. Infidélité passagère aux bières trappistes qui ne les laissa que très moyennement convaincus mais permis des fous rires mémorables dont ils vous reparleront à l’occasion…

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DE NOUVEAU LA BELGIQUE

Et nous revoilà donc en Belgique, où la trappiste sera désormais présente dans nos verres et nos assiettes!

Symbole de cette plongée dans la gastronomie locale, notre première étape dans la jolie ville de Rochefort où le restaurant la Gourmandise nous a concocté un alléchant menu à base de Trappiste Rochefort.

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Mais notre découverte avait commencé un peu plus tôt dans la matinée, en nous rendant bien entendu à l’abbaye Saint Rémy.

Elle est aussi belle et le cadre aussi plaisant que sa bière est savoureuse.

Fondée par des moniales au XIIIe siècle, l’abbaye Notre Dame de Saint Rémy (ce dernier patronyme renvoyant en fait au nom de l’église paroissiale du village voisin de Falen, disparue en 1660) voit au milieu du XVe siècle ses moniales s’éloigner fortement de l’idéal bénédictin et accumuler les dettes.

L’ordre de Cîteaux décide alors en 1464 d’implanter à Rochefort une communauté masculine, gage de rigueur ( !) et les religieuses partent à Félipré.

La Révolution française a détruit une partie des archives de l’abbaye, on sait toutefois qu’en 1595 on y brasse déjà à coup sûr. Mais pas encore de bière trappiste vous vous en doutez !

L a Révolution ruine et détruit l’abbaye, vendue comme bien national en 1805.

Après avoir connu plusieurs propriétaires, elle est achetée en 1886 par Victor Seny, aumônier de l’armée à la retraite qui rêve de fonder une abbaye et d’en devenir abbé.

Les moines d’Achel se laissent séduire et la nouvelle abbaye est fondée en 1887.

Au début du XXe siècle le travail manuel reprend, les moines produisant notamment du fromage et du pain. Mais les moines d’Achel brassent, et ils comptent bien faire de même à Rochefort!

S’ils se fournissent d’abord chez les abbayes voisines (chez Chimay notamment, dont la bière est destinée aux patients de l’abbaye afin qu’ils reprennent des forces!) les premiers brassins, médiocres, inégaux et très artisanaux, commencent à être bus en 1899.

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En 1911, la production commence à s’améliorer et les premières brunes de Rochefort apparaissent.

La guerre ne compromet pas la production, du moins jusqu’en 1917, date à laquelle l’occupant allemand interdit les bières titrant plus de 3%. Elus pour «civiliser le monde» disait le Kaïser… mouais mouais…

La brasserie connaît un grand essor dans les années 1920.

En 1924, le père abbé reçoit la croix de l’agriculture et remercie les moines de leurs efforts en leur distribuant «deux œufs, un cigare, et une bouteille de la meilleure bière».

La brasserie continue à tourner également pendant la Seconde Guerre Mondiale, même si le malt est parfois remplacé par des betteraves broyées et séchées!

Elle occupe ensuite une part de plus en plus importante des revenus de l’abbaye.

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La Rochefort «merveille» apparaît en 1950, mais c’est à l’époque Chimay qui vient sérieusement concurrencer Rochefort.

Solidarité monacale oblige, Scourmont apporte alors une aide à Notre-Dame-de-Saint-Rémy afin de l’aider à se moderniser et à faire face… à sa propre concurrence ! C’est à Scourmont que les moines de Rochefort partent ainsi améliorer leurs techniques brassicoles.

La Rochefort «trappiste» est mise au point en 1953, la Rochefort «spéciale» en 1955.

La trilogie est alors née. En 1960 ces appellations disparaissent et laissent place aux capsules bleues, rouges et vertes et aux actuels numéros.

Jusqu’en 1993, en l’absence d’étiquette, il n’était plus possible d’identifier autrement qu’en la goûtant une bouteille de Rochefort décapsulée. Dur.

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Nous sommes arrivés à l’abbaye en pleine messe de la Pentecôte.

Croyants ou pas nous avons pu apprécier la sérénité des lieux et la qualité de la messe chantée comme, clin d’œil amusant, le roi des Belges Philippe, en résidence dans la région et en visite presque incognito pour l’office.

Ce n’est pourtant pas lui mais bien les superbes cuves en cuivre rouge que nous nous sommes efforcés d’apercevoir à travers les vitraux de la « cathédrale », vraisemblablement la plus belle salle de brassage de Belgique.

Pas de visite à la source Tridaine, faute de temps car les ripailles nous attendaient. Elle fera l’objet d’une promenade ultérieure ! Et heureusement que nous avons hâté le pas car le repas fut long et nous arrivâmes à Orval juste à temps pour découvrir les ruines de l’ancienne abbaye…

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Si les dégustations effectuées sur place n’ont pas emporté la même franche adhésion qu’à Rochefort, la beauté des lieux a par contre suscité elle l’enthousiasme.

Il faut dire que l’Orval a une saveur inimitable assez clivante et l’Orval vert ou l’Orval vieux ne peuvent pas laisser indifférents…

Pour ce qui est de la belle abbaye d’Orval, les bâtiments que nous admirons aujourd’hui n’ont toutefois rien à voir avec la fondation initiale, fort lointaine puisqu’elle remonte à 1070.

En 1132 elle devient la 53e abbaye à intégrer le tout jeune ordre cistercien, du vivant donc de Bernard de Clairvaux.

La vallée d’or (Aurea  Vallis) est baptisée ainsi par la comtesse Mathilde en 1076. Enfin, c’est ce que prétend une des versions  de la légende reprise encore aujourd’hui par l’étiquette du divin flacon : une truite amène dans sa gueule l’alliance de la jeune veuve, perdue par mégarde dans la fontaine de l’abbaye. «Vraiment, c’est ici un Val d’Or!» se serait-elle alors écriée…

La source Mathilde servit sûrement à produire de la bière dès le XIIIe siècle, mais ce sont surtout des preuves d’exploitations viticoles que l’on a au Moyen-âge sur les terres abbatiales.

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On trouve la mention d’une activité de brasserie dans une description de 1726 rédigée par l’abbé de Saint-Pierremont.

Mais l’activité cesse le 23 juin 1793. Les troupes révolutionnaires françaises y pénètrent et la mettent à sac. Les sept siècles d’histoire de l’abbaye d’Orval prennent alors fin.

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Les intempéries, les « pillards » qui utilisent l’abbaye comme carrière de pierre transforment le lieu en ruines…non dénuées de charme !  Et, romantisme oblige, elles attirent au XIXe siècle des visiteurs célèbres, comme en témoigne le dessin ci-dessous, réalisé en 1862 par Victor Hugo exilé en Belgique (source BNF, Manuscrits NAF 13453, fol 28) :

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En 1926, le propriétaire des lieux restitue le domaine à l’abbaye de la Grande Trappe, la reconstruction commence immédiatement.

L’abbaye de Sept-Fons (Auvergne) est alors à la recherche d’un lieu de retraite pour une partie de ses moines rentrant du Brésil où leur fondation  n’a pas été couronnée de succès. Dès 1926 le lieu lors est confié et les moines s’y installent en 1927.

Les 20 ans qui suivent ne sont qu’un immense chantier, financé par des ventes de timbres poste à surcharge, des appels aux dons, les tickets de visite des ruines de l’ancienne abbaye, les recettes d’une loterie organisée lors de l’Exposition Universelle de Bruxelles en 1935…

La nécessité de trouver des sources de revenus réguliers s’impose également.

Un temps envisagée, la vente de l’eau de la source Mathilde est heureusement oubliée pour laisser place au brassage d’une première bière en 1931 dont l’objectif est uniquement de générer des fonds pour reconstruire les bâtiments. Et, détail surprenant, c’est avec des fonds laïcs que cette brasserie est bâtie. C’est la SA Brasserie d’Orval dont les 150 parts de 1000 francs sont souscrites par une dizaine «d’Amis d’Orval». Depuis 1987 toutes les actions ont été rachetées par l’abbaye.

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La SA vise donc dès le départ des objectifs commerciaux et développe ses ventes à grande échelle. La bière d’Orval est la première bière trappiste distribuée à l’échelle nationale. La stratégie commerciale passe également par le dessin du verre calice et le flacon conique toujours utilisés.

Une exception toutefois pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Là encore l’occupant demande à ce que le titre alcoolique soit baissé à 1,5%, et, par pénuries de bouteilles brunes, la brasserie se rabat sur des bouteilles vertes, fort peu populaires. Retirées rapidement du marché elles ne servent alors qu’à contenir la bière de table jamais mise en bouteille auparavant. Voici née l’Orval vert…

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Anecdote amusante, quand le professeur Declerck devient le conseiller d’Orval en 1952, il modernise la brasserie et renforce considérablement l’hygiène en instituant la désinfection complète des cuves.

Il provoque alors la disparition du Bierstein, un dépôt calcaire poreux qui permettait le développement de levures sauvages donnant son goût un peu aigrelet à la bière. La bière brassée n’est plus de l’Orval!

Il faudra fastidieusement rechercher qu’elles étaient ces levures pour pouvoir cette fois les réintroduire volontairement au breuvage et lui rendre ses qualités gustatives incomparables…

 

Peut-être le savez-vous, les capacités de production maximales sont aujourd’hui atteintes à Orval.

L’abbaye a refusé de délocaliser sa production (label ATP et conception du travail monacal obligent), la bière se fait donc parfois rare pour les amateurs du monde entier et toute publicité et recherche d’expansion a cessé depuis 2010, comme le développement des cafés «ambassadeurs Orval» d’ailleurs.

Piquons pour finir cette citation par Jef Van de Steen d’un article de l’Elseviers weekblad du 18 juillet 1959 : «Quelques bières d’abbaye, celles des trappistes et celle d’Orval (la mention Trappist Ale ne figure sur l’étiquette que depuis 1980) mènent l’humanité souffrante à l’état de grâce».

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Plus léger, notre dîner laissait encore la part belle à la bière et au fromage d’Orval, et nous voici en route pour notre hébergement du soir, la Grange aux bois à Warcq, près de Charleville Mézières.

Malgré quelques imbroglios sur les chambres, ce fut un grand moment!

3 magnums de Rochefort 8 à la main, nous convions nos hôtes à un verre de l’amitié…qui ne fut pas le dernier de la soirée.

Rejoints par une fine équipe d’étudiants célébrant la fin des examens, guitares, ukulélé, chanson française et carnaval de Dunkerque se succédèrent une grande partie de la soirée et de la nuit, et les canettes de la Petite Brasserie Ardennaise (PBA) prirent le relai des flacons rochefortois trop vite épuisés.

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Comment ne pas passer une formidable soirée en si bonne compagnie ? Encore mille mercis aux amis ardennais pour cet accueil exceptionnel.

 

C’est tout de même beaux et fringants que nous reprîmes la route lundi matin, attendus à midi pour déjeuner le Graal à la main. Et oui, c’est par Westvleteren que notre périple s’est achevé.

 

Westvleteren. Nous en avons déjà beaucoup parlé ici, mais pas de doute, quand on voit les sourires des visiteurs et le nombre d’entre eux posant fièrement cartons de bières en main pour la photo, on réalise qu’on n’est pas dans un lieu tout à fait commun, même si l’auberge d’In de Vrede n’a rien de très chaleureux depuis qu’elle a été rénovée. Mais bon, pour en savoir plus sur l’ancien troquet il faudra consulter Hervé et Jean-Pierre…

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Le site de l’abbaye est donné au IXe siècle par un paysan aux moines de Sithiu, la future abbaye Saint Bertin de Saint-Omer! Voilà qui peut choquer, réunir dans la même phrase un site produisant l’une des meilleures bières du monde et un autre dont les productions brassicoles sont une insulte à la zythologie…

Les communautés religieuses se succèdent sur le site dédié à Saint-Sixte, qui se développe et se bâtit  sous l’impulsion d’une communauté d’ermites au XVIIe siècle. Mais l’empereur d’Autriche Joseph II fait fermer et raser Saint Sixte en 1784.

C’est un laïc, Jean-Baptiste Victoor, qui fonde en 1831 une nouvelle abbaye, accueillant alors des moines… de l’abbaye du Mont des Cats bien sûr!

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En 1836, deux moines de Westmalle cette fois arrivent à Westvleteren. En 1850 ce sont des moines de Westvleteren qui cette fois quitteront les lieux pour aller fonder une communauté près de Chimay… avant que d’autres ne partent en 1860 pour le Canada. Cette communauté finira bien plus tard, en 1950, par s’implanter dans le Massachussetts, à Spencer…

Mais revenons à Saint Sixte.

Lors des travaux de construction, l’habitude est prise de verser deux verres de bière aux maçons dans la journée. Dépense lourde, puisque l’abbaye décide finalement de construire sa propre brasserie en 1839, très probablement sous les conseils avisés de Westmalle.

A partir de 1877 la brasserie devient une source de revenus pour l’abbaye qui vend une partie de sa production.

La première guerre mondiale va étonnamment contribuer à la prospérité de cette brasserie. Un cantonnement militaire et une cantine britannique installés à proximité font exploser la production!

La construction d’une nouvelle abbaye, l’ancienne étant vétuste, à partir de 1928 fait de l’augmentation des revenus de la brasserie une nécessité.

Aux 4, 6 et 8, vient s’ajouter une Westvleteren 12 en 1940.

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Mais en 1945 l’abbé Girardus décide de cesser les activités commerciales de l’abbaye et de ne plus «brasser que pour leur propre usage, pour les clients du monastère et d’effectuer de temps en temps un brassin de bonne bière pour les parents et les bienfaiteurs». Décision approuvée par le conseil car paraissant plus dans l’esprit de l’ordre.

Regrettable pour les amateurs de bière, cette décision se comprend en effet au regard de l’engagement monastique. Aujourd’hui encore les moines de Westvleteren goûtent peu la frénésie qui entoure leur production et qui les éloigne de leur vie spirituelle en les réduisant souvent au seul rôle de brasseur…

Depuis lors la bière n’est plus vendue qu’aux seuls particuliers qui se rendent à l’abbaye et à l’auberge d’en face, propriété des pères.

Vous le savez sûrement, mais dans la foulée Evariste Deconinck, fromager du Refuge Notre-Dame de Saint Bernard à Watou obtient le droit de brasser selon la recette des moines et de commercialiser sa production. Vous ne lui trouvez pas un petit goût de Westvleteren 8 à la Saint Bernardus 12 ?

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Et pourtant, malgré ces restrictions drastiques, dès 1960 déjà l’abbaye fait régulièrement face à la pénurie.

Si la production a été modernisée et accrue régulièrement depuis, le principe de vente n’a jamais changé, à l’exception des ventes de 2010 et 2012 pour financer la réfection de bâtiments monastiques.

L’engouement a été un peu maîtrisé depuis que la Westvleteren 12 a été élue plusieurs fois meilleure bière du monde par le site Ratebeer, distinction que semble t-il bien des amateurs lui décernaient déjà depuis des décennies.

Cette vente «au compte-goutte» contribue au mythe ! Elle nous fait ressentir une profonde satisfaction quand nos commandes arrivent à table, elle nous donne le sourire quand des caisses de 6 bouteilles sont en vente à la boutique et que nous repartons, comme ce lundi de Pentecôte et comme tous nos voisins, les bras chargés des précieux flacons…

 

Et nous voilà à la fin du voyage.

 

Certains ont découvert les sites voire les bières pour la première fois.

On peut affirmer qu’ils en sont rentrés réjouis!

D’autres revenaient sur des lieux et des breuvages connus.

Mais le plaisir fut de nouveau là!

Nous avons passé trois excellentes journées, grâce à la grande valeur des membres de notre groupe qui ont mis leurs qualités et leur bonne humeur au service de ce Trappist Tour 2016.

 

Nous repartirons!

En 2017 peut-être.

Différemment, en découvrant d’autres lieux, en s’efforçant de nous adapter aux impératifs de ceux qui aimeraient nous rejoindre mais n’ont pu être des nôtres cette année.

 

On a déjà hâte d’y être.

A bientôt sur la route!

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Dix questions à Jef Van den Steen

livre JVDS

Il est l’un des seuls experts en bière trappiste au monde. L’auteur belge Jef Van den Steen, dont l’ouvrage Les trappistes (éd. Racine, 2015) est une référence dans le domaine, a accepté de répondre aux questions de l’Abbet.

Vous êtes l’expert le plus reconnu dans le domaine des bières trappistes. Comment vous est venue cette passion ?

Pour comprendre mon parcours, il faut faire un bond à l’époque où je n’avais encore que 14 ans. J’étais musicien dans un groupe et nous voyagions partout en Flandre. A chaque concert, je découvrais des bières que je ne connaissais pas et je me posais des questions : Pourquoi telle bière a cette couleur ? Pourquoi son degré d’alcool est plus élevé ? Pourquoi celle-ci est amère ? Mais je n’avais pas encore la réponse. Je suis ensuite devenu mathématicien. Ça peut paraître étonnant, mais ça a un lien avec la bière. Tous les gens qui ont un esprit scientifique se posent des questions. On essaie de trouver la réponse. Moi, j’ai tenté de répondre à mes interrogations sur la bière.

Pourquoi les bières trappistes uniquement ?

Je suis devenu chercheur sans avoir l’intention d’écrire. Dans les années 80, une grande exposition sur Saint Benoît s’est tenue à Gand (Belgique). Il est le fondateur de l’ordre des Bénédictins. L’exposition abordait l’art brassicole des moines, qui existe depuis le IXe siècle. C’est là que j’ai vraiment commencé à collecter des données sur les abbayes, et donc, sur les bières trappistes. Le vrai problème était alors d’entrer dans les abbayes. J’ai eu la chance d’avoir un ami qui est devenu frère à Westvleteren. Il se sentait un peu seul et m’a proposé de venir lui rendre visite. Il a dû mentir pour me faire entrer, en disant que j’étais son cousin. C’est comme ça que j’ai pu visiter la très secrète abbaye, ainsi que sa brasserie. J’en ai fait mon premier article.

Comment en êtes vous venu à écrire sur le sujet ?

Les livres, c’est venu plus tard, avec l’année de la bière, en 1986. Une maison d’édition m’a demandé d’écrire, de donner des conférences et d’animer des soirées. Le premier ouvrage est sorti en 2001, alors qu’il n’y avait que six ou sept trappistes. Désormais, on en compte 11 dans le monde. Et je sais qu’il y en aura deux-trois autres dans quelques années. Mais je ne dirai pas lesquelles.

Que pensez-vous de l’augmentation du nombre d’abbayes trappistes ? Est-ce positif ?

Tout d’abord, il faut comprendre qu’il y a deux grandes différences entre les trappistes. Il y a les Belges, et les autres. Les abbayes belges tirent de leurs brasseries la majeure partie de leurs revenus. Elles gagnent leur argent avec la bière, point final. Pour les nouvelles abbayes trappistes, la bière n’est qu’une aide. Toutes ont d’autres commerces. En Autriche, les moines vivent du bois. Mais comme le nombre de moines diminue, et que leur moyenne d’âge est vieillissante, ils ont besoin d’aide pour couper ce bois, et donc de payer ces personnes. La bière sert à financer cette aide. C’est pareil aux Etats-Unis, où l’abbaye est spécialisée dans les confitures, ainsi qu’en Italie, où Tre Fontane crée des produits à base d’eucalyptus. Contrairement aux anciennes abbayes, qui se trouvent en Belgique, les nouvelles ne tirent pas leur revenu principal dans la bière.

Comment définissez-vous une bière trappiste ?

L’Association internationale trappiste (AIT) est propriétaire du logo.Quand une abbaye veut obtenir ce logo, elle doit le commander. C’est une indication géographique protégée, comme pour le vin. Pour être reconnue trappiste, une bière doit être brassée entre les murs de l’abbaye qui la produit, par des moines et sous leur direction, et les revenus doivent servir à entretenir l’abbaye, aider les autres abbayes et servir aux bonnes œuvres. L’AIT effectue un contrôle qualité sur l’abbaye trappiste, mais aussi sur les abbayes qui aident les autres.

Que voulez-vous dire par «aider les autres» ?

Les moines de l’abbaye de Spencer, près de la frontière canadienne aux Etats-Unis, ont appris à brasser chez Chimay, où les moines parlaient français. Zundert, où les moines parlent le néerlandais, ont appris cette technique dans l’abbaye de Westmalle. Les Belges aident les autres moines pour que la qualité soit toujours la meilleure possible.

Pensez-vous que toutes les trappistes, y compris Chimay où les moines ne produisent plus eux-mêmes la bière, respectent la tradition ?

Tout est en ordre. La bière de l’abbaye du Mont des Cats (dans le Nord) est la seule exception : elle est brassée par Chimay, mais les revenus ne sont pas pour Chimay. C’est une aide. Au lieu de donner de l’argent – ce qui ne suffit jamais, puisque quand on donne une fois, on devra redonner un jour – Chimay donne la bière à l’abbaye du Mont des Cats pour qu’elle la vende. Mais l’abbaye brassée au Mont des Cats n’a pas le logo de l’AIT. Par ailleurs, la bière n’a pas toujours été brassée uniquement par des moines. Il y a 1000 ans déjà, on recourrait à des laïcs pour certaines tâches. Aujourd’hui, pour faire de la bière en Belgique, il faut être ingénieur brasseur, un diplôme que tous les moines n’ont pas. Seules trois abbayes trappistes produisent une bière entièrement réalisée par des moines : Westvleteren, Spencer et Zundert.

Que pensez-vous de leur goût ?

Les abbayes produisent pour les locaux. En Autriche, par exemple, le goût des bières est différent de ce qu’aiment les Belges, de ce dont ils ont l’habitude. Ce qui est normal. Idem en Italie, où les moines ont ajouté de l’eucalyptus dans leur bière. La qualité est la même, mais le goût est différent.

Westvleteren a plusieurs fois obtenu la première place au classement des meilleures bières du monde. Est-ce que ça change quelque chose ?

Si la brasserie était commerciale, ça aurait changé beaucoup de choses. Mais ce n’est pas le cas de Westvleteren, où les moines brassent uniquement pour eux, et eux-mêmes. Depuis 40 ans, elle produit chaque année 4 850 hectolitres. Pas un de plus. S’ils voulaient tripler la production, ils vendraient tout. Mais ce n’est pas leur but. La seule chose qui change, c’est qu’il faut attendre pour pouvoir la déguster, et être patient.

Quelle est votre trappiste préférée ?

Je ne peux pas répondre à cette question, ce sont des amis aujourd’hui. Par contre, tout dépend du temps, et par temps, je veux dire matin ou soir, été ou hiver. A l’apéro, par exemple, j’aime mieux déguster une bière amère, telles qu’un Orval. Une bière pas trop forte. Le soir, par contre, près du feu, ce sera plutôt une Westvleteren 12 ou une Rocherfort 10.

Testez vos connaissances sur les trappistes en attendant Noël

Photo FlickR - Remy Sharp (Cretative commons)

Ça y est, on est le 1er décembre. Vos enfants (ou vous-mêmes) se sont sans doute rués ce matin sur leur calendrier de l’avent (oui, dans 25 jours, c’est Noël). A l’Abbet, on n’a préféré commencer le décompte par des bières de Noël, et une toute autre version du célèbre éphéméride. Durant 24 jours, on vous propose un quiz. Une devinette par jour, publiée sur notre page Facebook à dix heures, pour découvrir une bière trappiste. A vous de nous envoyer par email votre réponse (pas dans les commentaires, si vous voulez remporter le lot) chaque jour avant 20 heures tapantes, à abbetrappiste@gmail.com. On notera chacune d’entre elles et celui qui arrivera à répondre à un maximum de devinettes (24, dans l’idéal) remportera une adhésion gratuite d’un an à l’Abbet.

Et histoire de ne pas perdre une miette de ces devinettes, les voici :

1er décembre

Bière brassée au Pays-Bas, je suis une trappiste légère. Pour mon brassage, les moines utilisent des ingrédients de haute qualité et biologiques. Issue d’une culture biologique d’un houblon acheté directement auprès des agriculteurs, je suis certifiée SKAL. Je suis?

2 décembre

Initialement bière de Noël, j’apparais en 1956. Mon succès pousse la communauté monastique à finalement poursuivre ma fabrication toute l’année. Je deviens alors la deuxième bière brassée par l’abbaye. Je suis?
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3 décembre
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Titrant 6,9°, je présente dans mon verre une mousse aussi dense que la neige qui couvre souvent mon pays natal. Mon nom rend hommage à un des pères abbés, à l’initiative entre autre de la fresque «Les neuf choeurs d’anges avec leur reine Marie», qui orne la coupole de l’église de mon monastère. Je suis?

4 décembre

Même si le sucre candy figure dans ma recette, mon amertume me rend unique au sein des bières trappistes. On apprécie autant mes arômes que le flacon qui les préserve. Bière hermaphrodite, on me commande au masculin comme au féminin. Je suis ?

 5 décembre

Breuvage rare et remarquable, je ne me distingue de mes deux consoeurs que grâce à ma capsule bleue claire. Je suis?

 

6 décembre

S’il est bien indiqué «bière trappiste» sur mon étiquette, inutile toutefois d’y chercher le logo ATP. Je suis?

7 décembre

Ma petite sœur titrant 5° ne se boit qu’à l’abbaye.Je partage sa couleur mais affiche 8° sur mon étiquette blanche et beige. Je suis?

8 décembre

Je commence à peine à apparaître dans les boutiques spécialisées mais mon arrivée épargne aux amateurs la traversée des océans pour venir à ma rencontre. Je suis ?

9 décembre

Si Orval a sa truite moi j’ai mon oiseau huppé sur l’étiquette. Je suis ?

 10 décembre

Contrairement à ma grande sœur, plus célèbre, je ne suis fermentée qu’une fois, et mon nom est dû à la bouteille qui me contenait jadis.Je suis?

11 décembre

Les hommes pensent probablement à mon pays comme celui des brunes piquantes ayant beaucoup de caractère. Mais je suis blonde ! Je suis ?

12 décembre

Parmi mes sœurs, je suis la première à avoir été vendue.C’est donc en toute légitimité que je me nomme parfois «première». Je suis ?

13 décembre

Apparue en 2009, je suis la seule de mes sœurs à porter le nom d’un brasseur, dont on fêtait cette année là le 125ème anniversaire. Je suis ?

14 décembre

Plusieurs fois reconnue comme la meilleure bière du monde, je suis aussi la seule de mes sœurs à m’être vendue temporairement pour sortir mon abbaye d’une crise financière. Je suis ?

15 décembre

Je suis aussi une bière brune. Je suis aussi apparue initialement comme bière de Noël. Je viens aussi des Ardennes. Mais je ne suis pas la bière de la devinette du 2 décembre. Je suis?

16 décembre

Je viens d’une abbaye trappiste qui brasse depuis 1836. C’est elle qui invente mon «type» de bière ce qui me vaut le surnom de «mère de toutes les triples» même si la finesse de mes bulles me valurent également l’autre surnom de «champagne campinois». Je suis?

17 décembre

On me surnomme «la Merveille», ce qui n’est pas usurpé. Je suis?

18 décembre

Avant que Scourmont ne fasse de même, j’étais la seule bière trappiste vieillie en barriques de bois. Je suis?

19 décembre

Longtemps réservée aux seuls moines de l’abbaye, on peut dorénavant venir me chercher sur place quelques heures par semaine. Je suis?

20 décembre

Née en 1926, je ne suis peut-être plus toute jeune, mais encore naturellement brune, assez ronde et pleine de vivacité. Tends-moi tes lèvres, j’y laisserai une mousse crémeuse, et tu seras conquis par ma légèreté (7°)… Je suis ?

21 décembre

C’est bien ma saveur qui est dû au houblon saphir et non ma couleur, pourtant unique… Je suis ?

22 décembre

L’anagramme de mon nom est un synonyme de bateau. Je viens pourtant d’un pays sans côte. Je suis ?

23 décembre

Pendant des décennies, je menais une existence paisible dans une abbaye belge.  On m’a ensuite mise sous pression pour que je me livre aux visiteurs, et c’est en cédant à une nouvelle pression, commerciale cette fois, que je me vends maintenant à tous. Je suis ?

24 décembre

Bière la moins vendue par l’Abbet lors de la soirée du 21 novembre, je gagne pourtant à être goûtée ! La preuve, j’ai remporté la médaille de bronze dans ma catégorie aux European Beer Star Award du mois dernier. Je suis?

[Les réponses à Noël]

Encore un peu d’histoire…

Imaginons (pure fiction) que vous soyez à la terrasse d’un café. Le temps est agréable, l’ambiance calme, vous êtes en bonne compagnie, l’occasion parfaite pour prendre le temps de savourer une trappiste. C’est précisément à ce moment que de votre entourage peut surgir LA question :
– Une… Comment tu dis ? Trappiste ???
– Ben oui, une bière brassée par des moines de l’ordre de la Trappe.
– Qu’est-ce que c’est ???

Oh la bonne question ! Quelle porte ouverte pour ouvrir la discussion, pour parler de terroir, de zythologie, ou encore présenter cette sympathique amicale qu’est l’ABBET…

Pour y répondre correctement, référons-nous aux travaux du professeur MEGON, expert en bières trappistes et docteur en chirurgie hépatique :

L’ordre trappiste, qu’est-ce que c’est ?
A proprement parler, l’ordre trappiste, ou ordre de la Trappe, est un abus de langage. En effet, son appellation réelle est l’ordre cistercien de la stricte observance. Cela étant, personne ne vous jettera la pierre, à moins de dialoguer avec un puriste qui appellera des baskets à velcro des chaussures de sport à fermeture en velours crocheté…

Comme son nom l’indique, l’ordre cistercien de la stricte observance est avant tout un ordre cistercien. Par ordre, on entend simplement une communauté de moines vivant selon un mode de pensée particulier, généralement dicté par un Saint. L’ordre cistercien donc, fondé à la fin du XIe siècle par l’abbé Robert de Molesme (et nommé en référence à l’abbaye de Cîteaux), naît en réaction aux agissements de l’ordre alors prépondérant en France, l’ordre de Cluny. Molesme (rapidement rejoint par d’autres réformateurs dont Bernard de Clairvaux) estime que les Clunisiens s’éloignent de plus en plus de leur idéal, dicté par la règle de Saint-Benoît (VIe siècle). Celle-ci prône l’humilité, la pauvreté et la charité, et rejette l’oisiveté en mettant en avant le travail manuel et la prière. Or, Cluny est devenue prospère, a délégué à des civils les travaux comme l’agriculture, et, toujours selon Molesme, l’opulence de ses bâtiments ne permet plus le recueillement le plus attentif. L’ordre cistercien se veut donc comme un retour aux sources, comme une application pure et dure des règles de St Benoît.

Mais, moins d’un siècle plus tard, voilà que cet ordre cistercien est à son tour accusé de négliger certaines règles, comme l’austérité et l’auto-suffisance, en acceptant des sources de revenus extérieurs. A croire que nature humaine, spiritualité et argent seraient incompatibles… Mais c’est un autre débat… Cependant, il faudra cette fois attendre quelques siècles, et quelques évènements comme l’épidémie de peste noire ou la Guerre de Cent Ans, pour que ces critiques aboutissent à une réforme de l’ordre. L’impulsion est donnée par Octave Arnolfini, abbé de la Charmoye à Châlons sur Marne, au début du XVIIe siècle. Rejoint par d’autre abbayes, dont Notre Dame de la Trappe (avec à sa tête Armand Jean de Rancé), ce courant réformateur prend le nom d’ordre de l’Etroite Observance, et prône, comme son nom l’indique, un retour à une observance stricte des règles cisterciennes primitives. La cohabitation est houleuse avec l’ordre cistercien traditionnel, et c’est la Révolution Française qui va contribuer à l’ «entente» entre les deux ordres : l’exil de toutes les communautés cisterciennes, imposé par la fermeture des établissements religieux, disperse les abbayes cisterciennes à l’étranger, en Suisse dans un premier temps. Rassemblés dans cette fuite par Augustin de Lestrange, de l’abbaye de la Trappe, les moines de l’Etroite Observance acquièrent alors le surnom de trappistes. Les conditions ne permettant pas aisément leur installation en Suisse, la migration continue, majoritairement vers la Belgique et les Pays Bas, et, dans une moindre mesure en Angleterre, au Canada et aux Etats-Unis. Ce qui, en passant, explique pourquoi on trouve aujourd’hui moins d’abbayes trappistes qu’auparavant en France, bien que l’ordre y soit apparu…

La scission officielle entre les deux ordres n’intervient qu’en 1892 : les trappistes se rassemblent et élisent un abbé général, pour former l’Ordre cistercien de Notre Dame de la Trappe. En 1899, ils rachètent Cîteaux et s’y installent, et Notre Dame de la Trappe devient la tête de l’ordre, alors renommé Ordre de la Stricte Observance, encore en activité aujourd’hui.

D’accord, mais quel est le rapport avec la bière ?
Eh bien, tout simplement Saint Benoît ! Celui-ci imposant l’auto-suffisance des abbayes et le travail manuel, les moines ont commencé, pour subvenir à leurs besoins, à se spécialiser dans différentes tâches comme l’agriculture et la fabrication de produits divers et variés. Et parmi eux, la bière.

Je suis un moine trappiste qui brasse, ma bière est donc une trappiste ?
Pas tout à fait. Cela dit, beaucoup y ont pensé, et beaucoup l’ont fait. En l’absence de législation, de nombreuses abbayes ont vendu leur bière comme trappiste, utilisant abusivement le savoir-faire monacal comme argument de vente. Un premier pas est franchi en 1962, avec la condamnation par le tribunal de Gand de l’abbaye de Veltem, pour utilisation abusive de l’appellation trappiste. En 1985, l’AIT (Association Internationale Trappiste) est créée, et recense aujourd’hui 20 abbayes pouvant prétendre à l’obtention du logo ATP (voir ci-dessous), pour Authentic Trappist Product (toutes ne brassent pas pour autant).

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Pour pouvoir obtenir ce label, trois critères doivent être respectés :
1- La bière doit être brassée par des moines, ou au moins sous leur contrôle;
2- La bière doit être brassée dans les locaux de l’abbaye;
3- Les bénéfices doivent être utilisés en partie pour subvenir aux besoins de l’abbaye, le reste étant donné à des associations caritatives.

Il est intéressant de noter qu’en aucun cas la qualité de la bière n’est mentionnée. Ainsi, si le label est gage de respect d’une tradition, il est tout à fait possible pour une abbaye trappiste de brasser une mauvaise bière… Aucune objection donc à trouver une trappiste infecte malgré certaines modes…
Par ailleurs, certaines bières peuvent mentionner l’appellation trappiste sans obtenir le logo ATP : c’est le cas par exemple de la Mont des Cats, abbaye trappiste française, mais dont les cuves de brassage sont à Scourmont. (Pour plus de précisions sur la Mont des Cats, c’est par ici).

Youhou, j’ai le logo ATP ! Maintenant je fais ce que je veux ?
Ah non… Le logo est attribué pour une durée de cinq ans seulement, et n’est renouvelé qu’après contrôle de l’AIT. C’est pourquoi certaines abbayes trappistes l’ont perdu, ou risquent de le perdre. Par exemple, citons l’abbaye de Koningshoeven, qui brasse la Trappe : en 1999, elle passe des accords avec l’entreprise Bavaria, grande brasserie industrielle connue pour sa bière du même nom ou encore la 8.6, ce qui fut très mal vu par l’association. Le logo leur a donc été retiré, et ce n’est qu’après un nouvel accord, en 2005, qu’ils ont pu le récupérer après contrôle de l’AIT : désormais, la bière est brassée dans l’abbaye, sous contrôle des moines, par des employés de Bavaria, cette dernière n’en tirant aucun bénéfice. On est en droit de se demander quel est alors leur intérêt dans cette histoire. Peut-être simplement la publicité, ô combien nécessaire pour redorer leur blason auprès des amateurs…

Toutefois, s’il est restrictif sur la production de la bière, le label ATP permet une certaine souplesse sur l’aspect commercial. En effet, si certaines abbayes misent sur la confidentialité et les petites productions, d’autres en revanche brassent en quantité industrielle, et exportent massivement leurs produits. Comme quoi, pour certains, malgré la tradition, l’économie finit toujours par pointer le bout de son nez…
Indépendamment de l’aspect commercial, il est à noter que certaines abbayes rencontrent des difficultés quant au maintien de leur activité. L’abbaye d’Orval, par exemple, souffre de plus en plus de manque de personnel. Autre cas, l’abbaye Notre Dame de St Rémi, à Rochefort, dont la qualité de la bière est possiblement menacée : l’entreprise Lhoist, qui gère l’exploitation de la carrière de chaux de la Boverie, envisage en effet des forages plus profonds, ce qui d’après certains risque de tarir ou polluer l’eau de la source Tridaine, utilisée pour le brassage. Entre saisies du Conseil d’Etat, recours, pétitions, rapports d’experts, la lutte est encore d’actualité, chacune des parties avançant l’argument de l’emploi…

Mais là, c’est le début d’une toute autre discussion. Et maintenant que vous avez répondu à votre ami, vous avez sans doute la gorge sèche. D’autant plus que pendant ce temps, votre commande a normalement eu le temps d’arriver (sinon, changez de troquet), et votre bière a même dû se tempérer suffisamment. Donc… A la vôtre !

Une trappiste française ? C’est pas gagné…

Alors que les derniers vacanciers comptent les secondes qui leur reste à bronzer sur leurs serviettes, les membres de l’ABBET achèvent éreintés un été d’investigations brûlantes.

Oui, nous aussi y sommes allés de notre sujet spécial été. Tels Les Inrockuptibles sortant courageusement leur numéro «sexe 2015», tel Grazzia nous interrogeant impertinemment sur «l’érotisme et nous», tel Elle et son test vérité «qui sommes nous vraiment au lit ?», tel Le monde du camping-car qui prend position en présentant ses futures stars 2016, tel enfin Le chasseur français qui nous offre ses meilleurs conseils pour bichonner son arme en prévision de la rentrée. Oui, nous avons également enquêté sur un sujet crucial : à quand une bière trappiste brassée en France ?
Récapitulons. Deux trappistes sont brassées aux Pays-Bas, une en Italie, une en Autriche, une aux Etats-Unis, et six trappistes le sont en Belgique. Ou plutôt sept en fait. Depuis 2011, l’abbaye de Scourmont (Chimay) brasse en effet la Mont des Cats pour l’abbaye française du même nom située dans le Nord, à Godewaersvelde.
En proposant cette bière éponyme, l’abbaye trappiste française renoue avec une tradition brassicole déjà ancienne. La première brasserie de l’abbaye du Mont des Cats avait vu le jour en 1848. Vendues en fût de bois jusqu’à Paris, les bières brunes et blondes voient néanmoins leur production stoppée en 1907. Accueillant de nombreux moines étrangers, le départ de ceux-ci du Mont des Cats suite aux lois de 1905 prive la brasserie de la main d’œuvre nécessaire à la poursuite du brassage. Seule perdure dès lors l’activité fromagère. Les bâtiments de la brasserie sont bombardés lors de la première guerre mondiale. Détruits, ils ne seront jamais reconstruits.

portesouvertes 1898Source: (http://www.abbaye-montdescats.fr/).

C’est la situation financière de la communauté qui explique la réapparition d’une bière au Mont des Cats, source de nouveaux revenus, mais c’est elle qui explique aussi l’impossibilité des moines de reconstruire une brasserie et leur accord avec Scourmont pour le brassage. Forte d’une production de plus de 170 000 hectolitres par an, la brasserie de la Chimay a alors accepté de créer et de brasser une nouvelle bière spéciale (donc différente des Chimay déjà existantes).
Lors de la conférence de presse accompagnant le lancement de la bière, l’économe de l’abbaye du Mont des Cats évoquait la possibilité de reconstruire ultérieurement une brasserie. Contacté cet été, il nous a répondu que «le projet de brasser une bière trappiste au sein même de l’abbaye n’est toujours pas d’actualité». Certains sites spécialisés avaient alors douté du caractère trappiste de cette bière, suscitant des réactions vives des moines du Mont des Cats sur certains forums. Son caractère trappiste n’est pourtant pas contestable, mais le logo Authentic Trappist Product (ATP) ne lui a pas été attribué depuis. Il devait faire l’objet d’une étude affirme-t-on au Mont des Cats en 2011. Aujourd’hui, on nous répond que l’obtention de ce logo n’est plus d’actualité. Le fait de ne pas produire en France la bière semble ainsi un obstacle difficile à surmonter.

Alors qui pour produire une trappiste en France ? Soyons clairs, même si certains sites sont particulièrement remarquables, il n’était pas question de partir à la rencontre des différentes communautés, étant acquis qu’une abbaye trappiste sans bière perd un charme considérable aux yeux de l’ABBET. Non, en grands reporters du XXIe siècle, nous avons envoyé des mails aux 20 abbayes trappistes présentes sur le net. Remarquez que la plupart indiquent préférer ce mode d’échange, probablement moins intrusif pour les communautés.
On ne peut toutefois pas se féliciter des résultats de ce sondage : trois réponses. Dont celle du Mont des Cats susmentionnée. Voilà, voilà.

Que disent-elles ? Laissons la parole à frère Laurent de l’abbaye d’Aiguebelle, dans la Drôme :

«Nous n’avons aucune intention de nous lancer dans la production de bière. Et nous ne l’avons jamais fait. Notre communauté n’a plus beaucoup de force vive, il serait donc très imprudent de nous lancer dans une nouvelle activité, d’autant plus que celles que nous avons actuellement nous suffisent.»

Réponse finalement intéressante car elle résume l’essentiel des raisons expliquant qu’en 2015, il n’existe aucune bière trappiste française : l’absence de tradition brassicole dans la plupart des abbayes (nous n’en avons trouvé aucune trace en dehors du Nord…), ainsi que des communautés vieillissantes, qui se concentrent sur leurs activités économiques existantes («pour l’instant nos produits nous aident suffisamment à vivre» affirme ainsi frère Alexis, cellérier de l’abbaye de Sept-Fons dans l’Allier).
Il reste également une troisième raison. Sur 20 abbayes contactées, sept sont des communautés féminines. Or – sans sexisme aucun – nous n’avons là encore aucune connaissance d’une bière brassée par ou sous la supervision d’une communauté de moniales. Aucune d’elles n’a d’ailleurs répondu à notre question qui leur a vraisemblablement parue fort saugrenue.

Bref, il semble que pour longtemps encore il sera possible d’acheter dans les abbayes trappistes françaises, et dans le désordre, des livres, des confitures, du jus de fruits, du miel, du pain, des œufs, des hosties, du chocolat, de l’artisanat religieux, du fromage, de la maroquinerie, des entremets, des bonbons, de la farine, des pâtes, des gâteaux, des bougies, des vêtements, des compléments alimentaires, des biscuits, des cartes… Il ne doit pas être désagréable de visiter le magasin de l’abbaye Notre-Dame des neiges en Ardèche qui propose vins, apéritifs et digestifs trappistes. Mais de bière, point. Pas d’étape française donc lors de notre prochain Trappist Tour.

Faute d’espoir de nouveauté, nous avons donc repris très sérieusement la dégustation des breuvages du Benelux. Nous avons goûté à nouveau attentivement la Zundert, à laquelle nous adhérons dorénavant. Nous avons ramené de la Westvleteren 6 et 8 de l’abbaye de Saint-Sixte. Nous avons missionné les copains visitant l’Autriche pour nous ramener de la Benno et de la Nivard (pas facile semble t-il…), mais n’en avons finalement trouvé une bouteille (vide) que dans une cave à bières d’Hossegor !

Allez, c’est par un clin d’œil à l’île du Malt que nous achevons cette passionnante enquête.

Nos prospections auront été un échec, mais son choix pléthorique aura su apaiser notre chagrin. Santé !