Ces chères disparues

Ora et labore. Tels sont les principes que doivent respecter les moines de la stricte observance.

Dès lors le travail manuel coïncide souvent avec celui des champs, avec les travaux agricoles dont les productions assurent la subsistance des communautés et dégagent des revenus pour les abbayes trappistes. La bière est rapidement présente dans beaucoup d’entre elles car hygiénique (même si on ne comprendra que plus tard pourquoi elle rend alors moins malade que l’eau), fortifiante (des céréales liquides finalement, soit un complément alimentaire bienvenu), et au besoin commercialisable assez aisément (les moines ne sont pas les seuls à apprécier ce divin breuvage).

Sur son site trappistbeer.net Cyril Pagniez présente plusieurs sources prouvant qu’à l’abbaye Notre Dame de la Trappe, à Soligny (Orne), la mère des abbayes trappistes où l’ordre apparaît en 1660, on brasse déjà au XVIIe siècle.

L’abbaye « fit l’objet d’une visite du R.P Dom Dominique Georges, supérieur et vicaire général de l’Etroite Observance, le 16 Novembre 1685. Au cours de cette visite, il fut reçu par l’abbé De Rancé.

Un témoignage de cette visite figure dans l’ouvrage « La vie du Très Révérend Père Jean Armand le Boutillier de Rancé… », par Pierre de Maupeou, et stipule que « …au bout du jardin, sur un ruisseau qui vient des étangs, il y a une brasserie pour faire de la bière. ». On y est également informé que : « Un Maître brasseur de la ville de Caen travailloit alors à une brasserie que la nécessité et les besoins des religieux incommodez du cidre obligeoit M. De La Trappe de faire faire. » »

La mention de brasseries trappistes ayant été en activité dans de nombreuses abbayes mais dont nous ne goûterons malheureusement jamais les produits car disparues depuis, se trouve régulièrement dans d’autres sources explorées par Cyril Pagniez, et nous nous proposons d’en évoquer quelques-unes ici. Nous vous les présentons en reprenant les descriptions qu’il en effectue sur son site, mais en ne nous attachant qu’à celles dont il détient également des objets dans sa prodigieuse collection, à laquelle il nous a généreusement donné accès.

 

L’abbaye Sainte Marie du Mont des Cats

Débutons par une abbaye déjà évoquée ici…et qui propose à nouveau sa bière, mais brassée par Chimay, l’abbaye Sainte Marie du Mont des Cats, où une brasserie est installée dès 1847.

Nous vous renvoyons donc à notre précédent article :

https://abbetrappiste.com/2015/08/25/une-trappiste-francaise-cest-pas-gagne/

Et y ajoutons toutefois quelques précisions de Cyril Pagniez :

« En 1896, on procède à la modernisation du secteur industriel de l’abbaye. La petite brasserie qui tombait en ruines est rebâtie. Comme chacun sait, une bonne eau est à la base d’une bonne bière. C’est la raison pour laquelle est installée une machine à vapeur de 40 chevaux, nécessaire au pompage d’une eau pure. La capacité de la brasserie était d’une centaine d’hectolitres et la bière était vendue à l’époque 25 F l’hectolitre.

Ce savoir-faire, ce souci de modernité apportent une excellente renommée à la production de l’abbaye, comme en témoigne le Père Eugène Arnoult dans son livre, en 1898 : « Le commerce de la bière des PP Trappistes s’étend au loin, dans les grandes villes du Nord, à Paris et dans toute la France. Leur produit, sous le nom de ‘bière fine’, a une réputation bien méritée : sa couleur blonde, sa légèreté, la finesse des houblons employés en font une digne rivale du pale ale tant renommé »

En 1900, les trappistes, au nombre de 70, employaient une cinquantaine d’ouvriers laïcs qui les secondaient dans leur travail quotidien : brasserie, fromagerie, exploitation agricole…

Marquées par les lois de la séparation de l’Eglise et de l’Etat mises en œuvre au début du siècle, une bonne partie des moines se réfugie à Watou en Belgique, dans une ferme louée (malgré le dépôt au Sénat le 2 décembre 1902, d’une proposition d’autorisation pour toutes les maisons cisterciennes, le gouvernement n’accueille pas les demandes de 4 maisons dont Chambarand et Saint Marie du Mont. Saint Marie du Mont étant critiquée sur le fait que « Cet établissement a mauvaise réputation… Il s’occupe à peu près exclusivement d’une importante brasserie »). Devant ces difficultés, la production de bière vient même à cesser en 1905. »

Trois documents (parmi d’autres) attirent notre attention dans la collection de Cyril Pagniez:

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Une étiquette, déposée en 1891 et destinée à être « apposée sur des bouteilles, caisses et fûts contenant de la bière ». Elle n’indique pas clairement la mention Mont des Cats mais « Bière des RRPP Trappistes » (soit « Révérends Pères Trappistes », le pluriel étant marqué par le redoublement de la lettre initiale, indication reprise aujourd’hui sur les produits de Chimay).

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Et ces deux publicités, dont ce savoureux entrefilet extrait d’un numéro du Figaro de 1889!

 

L’abbaye de Sept Fons

Ce sont cette fois deux étiquettes qui nous indiquent l’existence de cette bière, brassée jusqu’en 1935…à l’instigation d’un père abbé venu directement du Mont des Cats! La 1ère destinée à orner les bouteilles (vers 1900), la seconde mentionnant les nombreux prix décrochés par ce breuvage bourbonnais:

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Les informations suivantes sont donc, comme toutes celles qui suivront, extraites du site trappistbeer.net:

« Dom Sébastien n’était abbé du Mont des Cats que depuis quatre années, lorsqu’en 1887 il fut élu abbé de Sept-Fons et Vicaire Général de la Congrégation de Rancé. Il accepta cette nouvelle charge, tout en restant supérieur du Mont des Cats et administrateur des Catacombes [à Rome].

Afin de redresser les finances de Sept-Fons, Dom Sébastien se décida rapidement (probablement entre 1887 et 1890), d’ouvrir une brasserie, dans la tradition de Tilburg et des abbayes belges. Si la première année fut pleine de promesses, les années suivantes firent progressivement découvrir que le choix d’industrie était un échec dans cette région ou la population est plus habituée à boire du vin : malgré une bière de qualité (blonde et brune de fermentation basse), qui est jugée « parfaite » par des brasseurs extérieurs, sa capacité démesurée (40.000 hl) est un véritable gouffre financier pour la communauté qui emploie de nombreux laïcs. Les bières des pères trappistes étaient vendues en bouteille, comme l’atteste l’étiquette ci-dessus, et elles furent récompensées par des médailles à plusieurs concours (médaille d’or à l’exposition des brasseries françaises de Paris en 1891, médaille d’or de l’académie des sciences et arts industriels de Bruxelles, et grand diplôme d’honneur du concours international de Bruxelles en 1892), ce qui confirme leur haute qualité gustative.

Toutefois, la brasserie de l’abbaye de Sept Fons connut une existence des plus courtes…elle est vendue en 1904 à une société anonyme dénommée « brasserie de sept fons » et passe ainsi sous le contrôle des brasseries de la Meuse. La bière de Sept Fons remporta de nouveau, par la suite, des distinctions lors de concours prestigieux. La société anonyme produisant cette bière cessera malheureusement toute production vers 1935. »

 

L’abbaye Notre-Dame de Chambarand

« Arrivés en 1868 sur le plateau de Chambarand, les Pères Trappistes ont commencé la fabrication de la bière en 1872. Pour l’élaboration de leur bière, les Pères Trappistes réalisaient une fermentation haute entre 15° et 20°. Mais l’utilisation de ce procédé entraînait des problèmes de conservation ; pour remédier à ce problème, un maître brasseur bavarois fut engagé en 1885 et mit en place un procédé de basse fermentation vers 1890. On sait qu’en 1888, le RP Abbé de Chambarand demanda, lors du Chapitre général qui se tint à Sept-Fons qu’il lui soit permis d’agrandir son hôtellerie [Le registre de Tamié précise entre parenthèses : (de ses caves à bière) ] et proposa de dépenser pour cela 18 000 francs ; le Chapitre général lui en donna le pouvoir.

Grâce aux blocs de glace qui étaient stockés en hiver dans des caves, les Pères Trappistes purent garantir une bière de qualité égale en toutes saisons. La bière, pasteurisée, est composée uniquement d’orge et de houblon. Des témoignages attestent que « c’était une bière apéritive, digestive et nourrissante, à prendre pendant les repas ou entre les repas comme boisson rafraîchissante et tonique. ». Vendue en caisses de 25 bouteilles et fûts de 25 à 100 litres, on la trouvait entre une ligne Vesoul, Saulieu et Nice. En 1897, Dom Chautard est élu abbé de Chambarand. Au début du XXème siècle, au moment de la suppression des congrégations, il ne peut rien faire pour empêcher la fermeture de l’abbaye qui a lieu en 1903. (malgré le dépôt au Sénat le 2 décembre 1902, d’une proposition d’autorisation pour toutes les maisons cisterciennes, le gouvernement n’accueille pas les demandes de 4 maisons dont Chambarand et Saint Marie du Mont. Chambarand étant critiquée sur le fait que « le but principal de cette communauté est la direction d’une importante brasserie »)

En 1903, les pères Trappistes cédèrent leur activité à M. DUMASDIER, de Roybon. La brasserie conserve son nom de « Brasserie de la Trappe de Chambarand ». L’exploitation de cette Brasserie, suite à des difficultés financières, cessa en 1922. En 1931, des religieuses remplacèrent les pères et s’orientèrent vers la fabrication du fromage. »

Un document original pour illustrer la production de cette bière dans l’Isère, la facture d’un certain Deseilligny pour 108 litres de bières en fûts de 52 et 56 litres (contenances originales, l’abbaye indiquant dans les conseils d’utilisation suivant la facture qu’elle s’autorise par commodité une tolérance de 5 à 6L par fût!) expédiés par le train et réglés par mandat.

Ce document indique le prix de 35 anciens francs l’hectolitre. En utilisant le  convertisseur francs/euros de l’insee, (https://www.insee.fr/fr/information/2417794) , 35 francs valeur 1901 équivalent à 135 euros de 2016, prix somme toute raisonnable.

Chambarand 1

Chambarand 2

 

L’abbaye de Notre-Dame de l’Immaculée conception à Tegelen (Pays-Bas)

Craignant les mesures gouvernementales anti-religieuses, Dom Benoit Wuys, abbé de Westmalle, accepte en 1884 un don de 15 000 florins d’un prêtre de Wareghem pour bâtir  un monastère « refuge » dans le Limbourg hollandais, à Tegelen, lieu propice à la solitude et au travail des terres agricoles environnantes.

« Le couvent ayant été fondé par des moines de Westmalle, il n’est pas étonnant qu’on ait pu y implanter une brasserie. La production de bière était en effet déjà bien établie au sein de l’abbaye de Westmalle à l’époque.

C’est donc au printemps de 1891 que fut démarrée, au sein du couvent, la construction d’une brasserie. Celle ci fut achevée la même année en Automne et l’on put dès lors brasser de la bière de fermentation basse, dénommée Lager. Cette bière titrait 4% alc. vol.

Cette bière fut embouteillée en bouteilles à bouchon à étrier de 30 centilitres. Ces bouteilles portaient une étiquette avec le nom de la bière. Les matières premières étaient achetées à l’extérieur de l’abbaye. »

La voici justement cette étiquette apposée sur les bouteilles:

Tegelen

« La bière était destinée en premier lieu pour la consommation personnelle des moines mais une production fut également lancée à destination des invités du monastère. Chaque moines avait droit quotidiennement, lors du dîner, à 2 cannettes de ladite bière. Vers la fin des années 1930′, la production annuelle avoisinait environ 250 hectolitres. La bière était aussi vendue à l’extérieur, notamment dans la région de Venlo. Elle était livrée à domicile par triporteur.

En 1947, la brasserie fut stoppée car les matières premières étaient très difficiles à obtenir. L’abbaye s’est alors orientée vers la production de cidre.

Le bâtiment de la brasserie existe encore à l’heure actuelle. »

Ci-dessous, une photographie de la brasserie en activité dans la première moitié du XXe siècle:

trappistentegelen1

 

L’abbaye d’Engelszell (Autriche)

Évidemment, vous savez bien que cette abbaye brasse de nouveau depuis 2012. Mais elle a renoué là avec une tradition multiséculaire, stoppée en 1932.

« Dans le village d’Engelhartszell, en haute Autriche, se niche l’abbaye d’Engelszell, unique abbaye trappiste Autrichienne, fondée en 1293. Les moines trappistes arrivèrent à l’abbaye vers 1926, en provenance de l’abbaye d’Oelenberg en Alsace, et poursuivirent l’activité de brassage ancestrale. Les rares informations dont nous disposons laissent apparaître une production de bière à compter de 1590, celle ci s’étant ensuite poursuivie jusqu’en 1932 sous l’égide des trappistes. Le monastère, dont l’Eglise est de style Rococo, n’occupe plus aujourd’hui qu’environ huit moines. »

Sur son site, Cyril Pagniez indique qu’ « Hormis un sous bock et des étiquettes, tous très difficiles à dénicher, on ne connaît pour ainsi dire pas de matériel publicitaire de cette brasserie. »

C’était sans compter sur sa persévérance, dont témoigne cette magnifique plaque émaillée dénichée récemment, datant des dernières années d’activité de la brasserie et réalisée par l’émaillerie Pittnerwerke, Wien, XIII:

engelszeller-email 1930

 

L’abbaye de Mariawald (Allemagne)

Fondé à l’emplacement d’un lieu de pèlerinage en 1480, le monastère est occupé par des moines trappistes à partir de 1860.

« Ce n’est qu’en 1891 que l’église abbatiale construite dans le style gothique put être inaugurée. L’élévation du monastère au rang d’abbaye intervint en 1909 et les moines purent enfin envisager l’avenir avec un peu plus de quiétude. C’était sans compter sur le mouvement national socialiste qui, dès 1941 les bannit et les expulsa pour la troisième fois de leur histoire.

Une fois qu’il eurent réintégré le monastère en 1945, celui ci était à nouveau fortement endommagé. Fidèles à eux mêmes, les moines se remirent à l’ouvrage.

Depuis cette date, l’abbaye de Mariawald, de nouveau redressée, accueille une communauté de moines trappistes actuellement au nombre d’une quinzaine.

Une brasserie fut mise en place au sein de l’abbaye. Celle ci produisit de la bière sur place jusqu’en 1956 environ, date à laquelle des problèmes d’approvisionnement en matières premières obligèrent les moines à stopper la production. »

De cette brasserie restent plusieurs objets.

Des sous-bock, dont le suivant datant d’avant-guerre:

Mariawald 1930

Et des verres, dont voici un exemplaire de 1950:

Mariawald verre

 

L’abbaye Marija Zvijezda de Banja Luka (République serbe de Bosnie)

Abbaye-fille de la précédente puisque son fondateur, Franz Pfanner, était sous-prieur de l’abbaye de Mariawald avant de fonder « l’étoile de Marie » en 1870 (quoique ce dernier soit passé entre temps réorganiser l’abbaye romaine de Tre Fontane…), il est logique de terminer par celle-ci.

L’histoire prouvant que les abbayes-filles brassent quand les abbayes-mères le faisaient, pas de surprise à ce qu’une brasserie s’installe très vite en Bosnie.

« On dispose d’assez peu d’informations sur cette brasserie. Il semblerait que celle ci ait été fondée en 1875, et l’on sait toutefois que celle ci brassait déjà en 1881 (environ 547 Hl), et que ce volume alla croissant dans les années qui suivirent (6500 hl, puis jusqu’à 50.000 hl en 1898, pour redescendre autour de 6000 hl en 1907…). Les moines brassèrent de la bière d’abord pour leur propres besoins (ce qui représentait, à raison d’environ 200 moines présents en 1881, près de 275 litres de bière par an et par moine…).

Par la suite, la bière fut produite également pour le village voisin, et probablement donnée aux nécessiteux pendant un temps, puis fut ensuite plus largement commercialisée.

Il est probable que cette bière fut de fermentation basse, ce que sembleraient attester des matériels tchèques et allemands sur place. En 1889 il fut décidé d’étendre et de moderniser la brasserie, et les nouveaux équipements furent installés par des tchèques. La nouvelle brasserie fut achevée à la fin de 1897 et la méthode de brassage fut enseignée aux moines par Elegius Blavart, de Brno (Moravie, CZ). Les capacités de production ayant été largement étendues, il fallait maintenant vendre, et ce fut une toute autre histoire. En effet, des problèmes survinrent avec des brasseurs concurrents qui ne souhaitaient pas voir s’effriter leur monopole régional.

Les moines essayèrent un temps de cultiver leur propres houblons mais finirent par renoncer et l’importèrent finalement de Slovénie.

Pendant la seconde guerre mondiale, le gouvernement Croate mit la main sur la brasserie, puis ce furent les communistes. La brasserie de Banja Luka, reste toujours actuellement une des plus grandes brasseries de République Serbe de Bosnie (Republika Srpska). « 

Reste du temps où les moines contrôlaient la brasserie l’étiquette suivante:

abbaye bosnie

 

Comme indiqué en introduction, d’autres abbayes trappistes ont brassé et Cyril Pagniez en conserve des témoignages que vous retrouverez ici:

http://www.trappistbeer.net/trappist_portal.htm

Il s’agit des abbayes de Melleray (Loire Atlantique) dont la brasserie était en activité au XIXe siècle, de celle d’Oelenberg (Alsace) qui a perduré jusqu’à la 1ère Guerre Mondiale, de Notre-Dame du Gard au sujet de laquelle un religieux évoque dans un courrier en 1835 « sa brasserie », de Notre-Dame du Port-du-Salut (Mayenne), de Notre-Dame du Bon repos (Saint-Julien-de-Cassagnas, Gard) en activité seulement 5 ou 6 ans à la fin des années 1870, de Notre-Dame de Bonne-Espérance (Echourgnac, Dordogne), et enfin d’une abbaye algérienne, Notre-Dame de Staouéli active avec certitude au XIXe siècle.

Nous avons simplement choisi de ne pas les évoquer davantage ici car étant dans l’incapacité de les accompagner d’objets témoignant de leur existence.

Et, qui sait, certaines retrouveront peut-être un jour le goût de la bière comme l’histoire récente le prouve…

 

Et le sprint est lancé…

…dans la course à la prochaine trappiste !

On se souvient que le monastère San Pedro de Cardeña, en Espagne, produit depuis plusieurs mois la bière du même nom, élaborée par un brasseur écossais d’après les conseils d’un expert de l’AIT. Mais la production étant extérieure à l’abbaye, les conditions ne sont pas encore rassemblées pour que cette bière bénéficie du label ATP.

La construction d’une brasserie dans l’enceinte du monastère était bien envisagée, mais rien de neuf sous le soleil, ce qui rend pour l’instant très incertaine la date de labellisation de la Cardeña. Affaire à suivre…

Or, une autre abbaye, en Grande-Bretagne cette fois, s’est vue octroyer en octobre par les autorités locales le permis de bâtir une brasserie : il s’agit du monastère du Mont Saint Bernard (près de Coalville, dans le Leicestershire), membre de l’AIT depuis mars 2017.

Voilà donc les deux trappistes dont parlait Jef Van de Steen lors de son interview !

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Église du monastère du Mt St Bernard: simple, dans l’esprit cistercien de la stricte observance

 

Cette nouvelle signifie deux choses. Premièrement, que les pronostics que nous avions faits sont totalement dans les choux. Deuxièmement, que la douzième trappiste viendra peut-être finalement du pays de l’ale et de la stout, ce qui promet !

 

Présentation de la petite nouvelle !

Comme pour beaucoup d’autres abbayes, la création du monastère est une conséquence indirecte de la Révolution Française. Contraints à l’exil, plusieurs moines trappistes S.A.F. (Sans Abbaye Fixe) arrivent à Londres en 1794, avec en tête l’établissement d’une communauté au Canada. C’était sans compter sur la bienveillance de Thomas Weld, châtelain de Lulworth, dans le Dorset, qui leur permet de s’installer sur leurs terres. Quelques années plus tard, suite à la Restauration des Bourbons, les moines retournent en France et s’installent à l’abbaye de Melleray, en Bretagne. Mais ce retour est de courte durée, puisque la Révolution de 1830 les contraint de nouveau à la fuite. Ils trouvent cette fois refuge en Irlande, où ils fondent l’abbaye du Mont Melleray en 1833. C’est de cette abbaye-mère que part un groupe de sept moines, mené par le Père Odilo Woolfrey, pour fonder en 1835 le monastère du Mont St Bernard, sur les terres achetées à leur intention par Ambrose Philipps de Lisle, un noble local désireux de réintroduire la vie monastique dans sa région.

tableau

Laborare Est Orare, de John Rogers Herbert, dévoile le projet de monastère de Pugin, qui restera inachevé

 

Le premier monastère, édifié par William Railton (l’architecte de la colonne Nelson), connait des difficultés financières mais survit grâce à l’agriculture. Un choix d’activité plutôt judicieux, puisque c’est en labourant la terre qu’est découvert, en 1840, un trésor de 2000 pièces de monnaie et de nombreuses poteries romaines. Dès lors, le site attire des curieux, reçoit quelques donations et sert de lieu de refuge ou de retraite pour de nombreuses personnes : principalement des miséreux souffrant de la famine, mais aussi, un peu plus tard, des personnalités comme Charles Dickens. Cette renommée permet la construction d’un monastère définitif en 1844, dessiné à titre gracieux par Augustus Pugin, encore aujourd’hui en activité (le monastère, pas l’architecte). Son église, bien qu’inachevée par manque de fonds, est consacrée la même année, puis il est érigé en abbaye quatre ans plus tard par le pape Pie IX.

Pour l’anecdote, il a été brièvement question que les ossements de Richard III, découverts en 2012, reposent au monastère du Mt St Bernard, avant d’être finalement inhumés dans la cathédrale de Leicester.

 

Et la bière dans tout ça ?

On peut trouver quelques traces d’une bière de table produite au monastère au XIXe siècle. Mais elles sont peu nombreuses (seuls quelques visiteurs l’ont décrite) et surtout peu flatteuses, puisque les témoignages concordent sur son caractère insipide. Si les moines ont en effet brassé dans le passé, il ne s’agissait donc probablement que d’un produit destiné à une consommation interne, l’essentiel de leur activité étant centrée sur leur potager, leur verger et surtout leur ferme laitière. Mais depuis le début des années 2010, une crise au Royaume-Uni  fait chuter le prix du lait, rendant l’exploitation, comme environ 10 000 autres dans le pays, trop peu rentable. A problème de croissance, solution responsable : le monastère abandonne le lait au profit de la bière. Mais le silence règne encore autour de cette décision, et la communauté ne laisse rien filtrer sur le brassage ou la recette envisagés. Même l’implication de l’AIT ou d’autres abbayes dans la production est, elle aussi, inconnue. Difficile donc de prédire quoi que ce soit sur la saveur de cette future trappiste ! Au plus peut-on espérer, afin que nos chers breuvages proposent un panel encore plus varié, qu’elle aura un caractère britannique de tradition. Par exemple, en s’apparentant à une ale ou une lager de pub. Ou bien, en mémoire d’un des plus célèbres hôtes du monastère, Sir Alec Guiness, à une stout ?

Ne nous hasardons pas, et attendons. Quant à toutes celles et ceux qui ont trinqué à la douzième trappiste en pensant à la Cardeña, navré, mais il va peut-être falloir recommencer…

C’était bien Verlinden

Il y a quelques semaines, dans un article où nous évoquions les « fausses » bières trappistes, nous indiquions que l’abbaye de Westmalle avait mené une action en justice en 1934 contre un brasseur de la région d’Anvers pour utilisation abusive du terme « trappiste » sur ses bières.

Cette action nous était alors connue via le journal du brasseur de 1935, qui ne précisait pas quelle brasserie était visée par cette plainte…même si nos suspicions se dirigeaient évidemment vers la brasserie d’Henrik Verlinden et sa Witkap Pater… Sauf qu’aucune preuve formelle ne venaient lever nos doutes et désigner avec certitude le brasseur de Brasschaat.

C’est désormais chose faite, et une fois de plus grâce aux précieuses recherches de Cyril Pagniez et à ses compétences linguistiques puisqu’il a déniché la pièce manquante sur un site néerlandais:

https://witteklavervier.nl/de/historie/quellen-bier-geschichte/236-trappistenbier-trappisten-bier

C’est un extrait d’Alkmaarsche Courant, page 7, du 4 janvier 1935 intitulé Proces over Trappistenbier – Belgische Trappisten verliezen het geding, que nous vous reproduisons ci-dessous.

procès Brasschaet

Nous même un peu perdus avec le néerlandais, notre ami Guillaume nous en a très gentiment proposé une traduction. Une bise à lui!

« Procès de la bière trappiste
Les Trappistes Belges perdent le procès
L’ordre trappiste belge a intenté un procès auprès du tribunal de commerce d’Anvers contre un brasseur de Brasschaet qui a mis en vente sous le nom Trappistenbier, une bière dite Trappiste.
Le représentant de cette brasserie déclara cependant que le nom ‘Trappistenbier’ n’était en aucun cas une marque déposée mais bel et bien une bière produite selon un procédé utilisé dans les monastères Trappistes. En outre les monastères Trappistes ne peuvent être décrits comme entreprise en tant que telle, si bien qu’ils ne peuvent non plus se plaindre de concurrence déloyale envers un industriel.
Le tribunal partagea ce point du vue et était d’avis que l’ordre Trappiste était à but non lucratif de par sa pratique de la charité et la propagation de la croyance catholique.
Bien qu’il doive mettre en place les moyens nécessaires pour rendre la charité possible, celle-ci ne peut en aucun cas être mise au même niveau que l’entreprenariat de personnes ou d’institutions qui prennent part au monde des affaires dans le but de faire du profit.
La requête des moines Trappistes est ainsi rejetée et l’ordre Trappiste est condamné à payer les frais de ce procès. »
Alors certes, si avec la mention d’une bière portant l’indication « Trappistenbier » sur son étiquette l’étau se resserre, toujours pas de mention de Verlinden dans cet article.
witkap10
Mais une mention de la localité de Brasschaat.
Or la consultation du précieux ouvrage de référence de Manfred Friedrich Brauerei verzeichnis Belgien (nomenclature des brasseries-Belgique), publié en 1984, est formelle.
Cet livre recense par localités les brasseries belges en indiquant leurs dates de naissance et de disparition. Voici la page consacrée à la ville de Brasschaat:
brasseries Brasschaat

 

La brasserie R. Raets Vve. ayant cessé son activité en 1930, à la date du procès nous intéressant, seule celle d’Henrik Verlinden est en activité à Brasschaat en 1934.

Nous pouvons donc affirmer avec certitude qu’en dépit des liens d’amitié unissant Verlinden à la communauté monastique de Westmalle, et malgré sa précieuse collaboration à l’élaboration de la Westmalle brune, les religieux trappistes n’ont pas accepté la référence à leur ordre sur les bouteilles de Witkap Pater…mais ne sont néanmoins pas parvenus à la faire supprimer par cette action judiciaire.

Orval aura davantage de succès en 1962. Mais nous vous l’avons déjà raconté…

https://abbetrappiste.com/2017/09/18/ces-bieres-qui-se-sont-pretendues-trappistes/

 

 

Ces bières qui se sont prétendues trappistes…

Cet été vous avez fait la connaissance de Cyril Pagniez, tégestophile et grand érudit en matière de bières trappistes, encore plus pour tout ce qui touche à Westmalle, abbaye avec laquelle il a débuté sa collection d’objets trappistes.

https://abbetrappiste.com/2017/07/10/cyril-pagniez-collectionneur-dobjets-trappistes/

Mais, au-delà de cette collection, il est l’auteur d’un site de référence sur les bières trappistes, recensant certes les abbayes connues dont nous vous parlons régulièrement, mais évoquant également les brasseries trappistes disparues (sur lesquelles nous reviendrons ultérieurement) et celles qui ont utilisé abusivement cette appellation, dont la fameuse bière Witkap Pater, déjà citée dans notre article sur les triples, doubles etc…

https://abbetrappiste.com/2017/06/20/double-6-triple-8-quadruplemais-a-quoi-correspondent-vraiment-ces-denominations/

Et justement, Cyril Pagniez a en sa possession plusieurs objets mentionnant sur les bières Witkap le mot « bière trappiste ».

Or la Witkap ne peut raisonnablement pas prétendre à cette mention, pour une raison on ne peut plus simple : elle n’est aucunement liée à une abbaye ! Hendrik Verlinden est un scientifique qui a racheté une brasserie à Braschaat en 1919, pas un moine…

Alors comment expliquer cette mention ? Et bien nous allons ici reprendre pour l’essentiel les explications du site de Cyril Pagniez, que nous vous invitons vivement à consulter et explorer :

http://www.trappistbeer.net/falsetrappist/falsetrappistverlinden3.htm

Henrik Verlinden s’est forgé une grande connaissance et un véritable savoir-faire en matière de distillerie et brassage au début du XXe siècle.

Il décide de se mettre à son compte en 1919, comme « consultant indépendant en distillerie, brasserie et usine de levures », travaillant pour plus de 70 brasseries en Europe, publiant un ouvrage de référence en 1916 :

Ouvrage Verlinden

… et apportant ses lumières entre 1926 et 1929 aux moines de Westmalle, alors en difficulté avec leurs bières doubles…

Vous voyez venir la suite ? Citons à nouveau Cyril Pagniez : « C’est en 1929 également que, probablement inspiré par la bière des pères trappistes de Westmalle, Verlinden lance la production de sa bière de type trappiste ; il dépose la marque « Witkap Pater » en 1932. En effet, le terme Witkap désigne le capuchon blanc de certaines bures trappistes. La marque déposée « Witkap Pater = Trappistenbier » permit à la famille Verlinden d’utiliser cette appellation jusqu’en 1981. ».

Henrik Verlinden est un proche des moines de Westmalle, avec lesquels il entretient des relations amicales et qu’il a donc aidé dans leurs productions.

Est-ce néanmoins contre lui qu’en 1934, les moines trappistes de Westmalle entament une action en justice ? Rien ne permet de le prouver.

Ce qui est certain c’est que Le petit journal du brasseur nous apprend qu’en 1935 le tribunal de commerce d’Anvers tranche un différend entre la communauté monastique et un brasseur de la région au sujet « d’une action en paiement de 250 000 francs de dommages-intérêts pour concurrence déloyale parce que celui-ci vendait de la bière dite trappiste ».

Cette action est sans succès pour les moines, le tribunal considérant alors qu’ils ne forment qu’un organisme sans but lucratif, dont le but est uniquement d’appliquer la règle de Saint-Benoit et de propager la foi catholique, et qu’ils ne peuvent donc pas se référer au droit commercial et se prétendre sur le même pied qu’une brasserie poursuivant elle un but lucratif.

Les moines trappistes ne parviennent donc pas à l’époque à protéger l’appellation.

 

Les choses vont évoluer à partir de 1962 et un jugement rendu par le tribunal de Gand contre la brasserie de Veltem, à la demande de la brasserie et de l’abbaye Notre-Dame d’Orval, reconnaissant  que le mot trappiste doit être utilisé pour désigner une bière brassée et vendue par des religieux appartenant à l’ordre des trappistes ou par des personnes qui auraient obtenu à cet effet l’autorisation de cet ordre.

http://trappistbeer.net/falsetrappist/jugementgand.jpg

Depuis 1997 l’association internationale trappiste (AIT) veille au respect de l’appellation « trappiste » et attribue le logo ATP aux abbayes conformes qui peuvent l’utiliser (ou non) sur leurs produits.

Cette mention a donc disparu des bières Witkap depuis les années 1980…

Mais le jugement du tribunal de Gand est doublement intéressant car il prouve que la Witkap n’est pas la seule bière à avoir abusivement mentionné le mot trappiste sur son étiquette.

En 2007, Cyril Pagniez recensait pour le journal belge l’écho une quinzaine de cas similaires : « la «Trappistine», brassée par Renaux à Grandrieu dans le Hainaut. La «Trappistiner Bruno» brassée par Beirens à Wommelgem, cette dernière imitait même le lettrage et le logo de Westmalle sur ses étiquettes et ses verres. La brasserie de Dinant qui a commercialisé une «Trappiste de l’abbaye d’Aulne». La brasserie Het Anker à Malines qui a produit durant un moment la «Trappiste Cardinal». La «Kapittel» de la Brasserie Van Eecke, à Watou, qui s’est appelée à une époque la «Trappiste Kapittel». La «Moinette», de la brasserie Dupont, a aussi été sous-titrée jadis «trappiste ». […] Dans les années 1990, Orval a aussi intimé à une brasserie établie aux Etats-Unis, la New Belgium Brewing Company, dont le siège se trouvait à Fort Collins au Colorado, de cesser de commercialiser une bière qu’ils appelaient «Abbey» et qu’ils sous-titraient «trappist style ale». Enfin l’abbaye cistercienne mais non trappiste de Zeliv en République Tchèque a tenté de lancer en 2005 une bière « trappiste » mais a fait face à l’opposition de l’AIT. »

 Comme quoi, le succès et la réputation des bières trappistes continuent toujours de susciter les convoitises…

 

Double, 6, Triple, 8, Quadruple…mais à quoi correspondent vraiment ces dénominations ?

Lors du dernier Trappist Tour, nous avons pu constater que tout le monde n’était pas au clair sur ce que l’on nomme une bière triple, ou sur la signification des numéros ornant les capsules de certaines de nos boissons préférées. Et cela y compris au sein de l’ABBET.

D’où la nécessité évidente d’éclaircir les choses, en partant de quelques exemples dégustés au mois de juin.

Rochefort 6/8/10 et Westvleteren 6/8/12

La Westvleteren ne se reconnaît qu’à la couleur de sa capsule, et au numéro inscrit dessus. Ce fut longtemps le cas de la Rochefort avant que les étiquettes n’indiquent également les différentes variétés produites par l’abbaye Saint Rémy.

Rochefort article

Les amateurs savent que plus le chiffre est élevé, plus la bière est forte. Ce qui est en partie vrai, mais en partie seulement comme nous allons le vérifier, car ce chiffre ne correspond pas comme souvent entendu au degré alcoolique de la bière.

Un petit tableau simple nous permet de vérifier les affirmations précédentes :

Nom de la bière

Volume d’alcool/litre

Westvleteren 6

5,8%

Rochefort 6

7,5%

Wesvleteren 10

8%

Rochefort 8

9,2%

Westvleteren 12

10,2%

Rochefort 10

11,3%

 

Ces chiffres correspondent en fait à la densité du moût de la bière.

Le moût est la 1ère étape de fabrication de la bière, il est obtenu par le mélange d’eau chaude, de céréales maltées (de l’orge bien souvent) voire non maltées (chez Rochefort par exemple) que l’on additionne ensuite de levure qui va générer le processus de fermentation, c’est-à-dire la transformation des sucres en alcool et en CO2.

Enfin, pour être exact, ces chiffres donnent la densité du moût exprimée en degrés Baumé (°Bé), la mesure employée en Belgique jusqu’en 1993, date à laquelle s’y est substitué le degré Plato (°P), norme imposée par l’Union Européenne.

Tentons de rendre ceci plus compréhensible à partir de l’exemple de la Rochefort 6.

La densité est calculée en fonction de celle de l’eau, notée 1 puisque nous le savons tous un litre d’eau pèse 1 kilo.

La densité de la Rochefort 6 est ainsi de 1,060, soit 6°Bé, et voilà donc la signification du numéro.

Maintenant la démonstration peut être poursuivie.

Pour convertir cette ancienne valeur en degrés Plato actuels, il faut diviser les 2 derniers chiffres de la densité par 4.

60/4 = 15, soit donc 15°P.

Ceci signifie qu’un kilo de ce moût contient 150 g d’extrait, principalement composé de sucres.

Sachant qu’en général la moitié de cet extrait se transforme en alcool avec la fermentation, et que l’autre moitié devient du CO2, vous en déduisez que l’alcool ne représentera pas plus de 75g par litre, soit 7,5% du poids de votre bière.

C’est en réalité encore un peu plus complexe.

Et si vous vous amusez à refaire les calculs précédents pour les autres bières, vous constatez que ce qui semble si bien fonctionner avec la Rochefort 6 n’apparaît plus aussi évident avec les autres bières… C’est donc qu’il n’existe pas d’adéquation entre les degrés de densité belges et le taux d’alcool. Comme le stipule Jef van de Steen, « le volume d’alcool dépend aussi de la levure utilisée, de la quantité de sucres ferments-cibles et du degré final de fermentation ».

D’ailleurs les titrages alcooliques indiqués sur les bouteilles ne sont pas sûrs à 100%, loin de là même.

En témoigne le fait que la teneur en alcool indiquée sur les capsules de Westvleteren a été ajustée à plusieurs reprises au fil des ans, et toujours vers le bas, ce qui peut s’expliquer par l’utilisation depuis 1976 de la levure de Westmalle, moins appropriée à des titrages alcooliques élevés.

Ainsi Jef van de Steen relève que jusqu’en 2002 la capsule de la Westvleteren 12 indiquait 11% vol alc., mais ce volume a ensuite chuté à 10,8% et même 10,6% en 2004, pour aujourd’hui être mentionné à 10,2% vol alc.

Mickael Jackson [ne riez pas ! Il s’agit d’un écrivain britannique reconnu pour ces ouvrages sur la bière et le whisky, décédé en 2007] a prétendu avoir plus d’une fois effectué des analyses dont les résultats variaient entre 10,3% et 11,5% vol alc.

Ces variations ne sont pas rares avec les bières qui fermentent en bouteille.

Westvleteren article

 

Une précision supplémentaire pour finir, le calcul de la densité du moût s’obtient en utilisant un densimètre, instrument de mesure de la densité d’un liquide. Cet objet flottant ressemble à un bouchon de pêche à la ligne gradué le long de son corps, lesté dans le fond afin de le maintenir à la verticale.
Il est basé sur le principe d’Archimède qui dit qu’un corps immergé dans un fluide est poussé vers le haut par une force égale au poids du liquide déplacé.

En voici un, photographié à Orval qui propose d’instructifs panneaux sur les techniques de brassage lors de la visite des ruines de l’abbaye.

densimètre article

A partir de maintenant allez vous aérer l’esprit, faîtes une petite promenade, buvez une bière, puis reprenez la lecture de cet article.

 

Westmalle double, triple…

Abordons maintenant la question des bières doubles (Westmalle dubbel, Trappe dubbel) triples (Wesmalle trippel, Chimay triple, Trappe trippel) et même quadruples (Trappe quadrupel). Que signifient ces appellations ?

Là encore, le réflexe premier est d’imaginer qu’il renvoie au nombre de fermentations qu’a connue la bière, ce qui paraît en effet logique d’autant que parallèlement un certain nombre d’autres bières mentionnent « triple fermentation » sur leurs étiquettes.

Sauf qu’à bien y regarder il n’est même pas sûr que l’on puisse réellement effectuer trois fermentations lors de la production d’une bière…

En effet, la fermentation principale est celle évoquée ci-dessus, qui consiste en la transformation des sucres en alcool et CO2 après ensemencement du moût par la levure. Cette fermentation s’arrête logiquement quand tous les sucres ont été transformés. Pour pouvoir prétendre à 2 fermentations il faut alors distinguer la fermentation « primaire », qui s’effectue dans la cuve pendant une semaine en moyenne, et une fermentation « secondaire » qui est en fait la même que la précédente mais poursuivie une à deux semaines de plus à plus basse température, étape ignorée par les grands brasseurs de pils industrielle. Mais c’est donc très discutable puisqu’à moins d’ajouter une nouvelle levure (ce que certains testent) il s’agit toujours de la poursuite de la fermentation précédente.

La 3e fermentation serait alors l’ajout de sucre ou de levure dans la bouteille au moment de l’embouteillage de la bière, cette fois effectivement « refermentée en bouteille », ou dans le fût comme pour la Westmalle double, pratique exceptionnelle en Belgique, qui confère à cette bière un goût différent de sa version bouteille.

C’est à Westmalle justement qu’il faut chercher le sens réel des appellations double et surtout triple.

En effet, les communautés monastiques ont souvent d’abord brassé une bière légère à destination des moines, bière de l’ordinaire titrant 2 à 3° vol alc. C’est la Westmalle extra par exemple, désormais commercialisée ou consommable par les visiteurs à Westmalle même (quoiqu’un peu plus forte aujourd’hui…).

Mais une version améliorée, plus forte car brassée avec deux fois plus de céréales, était également produite, à destination cette fois des abbés : et voilà l’origine des bières doubles, brunes pour l’essentiel, et en moyenne deux fois plus fortes que la bière de base.

De ce fait, quand Westmalle brasse pour la 1ère fois en 1934 une bière blonde beaucoup plus forte, à 9,5% vol alc, elle nomme cette bière « triple », car trois fois plus forte que l’ordinaire, et non pas parce qu’elle aurait fermenté trois fois…

Westmalle article

Pour information, la brasserie Slagmuylder (bière Witkap) et l’abbaye trappiste de Westmalle se disputent la paternité de ce style. D’après le site www.guide-biere.fr il semblerait que Westmalle ait utilisé le mot « triple » en premier mais que Slagmuylder ait créé sa recette en premier.

En tout cas la Westmalle triple est reconnue comme « la mère de toutes les triples » et son succès fulgurant explique que de nombreux brasseurs aient utilisé à sa suite le terme « triple » sans forcément que cette appellation ne renvoie à une quelconque réalité : il n’y a pas non plus trois fois plus de céréales utilisées pour ces brassins. Ce terme renvoie plus à un style, une bière blonde forte, dont le degré d’alcool reste théorique mais oscille entre 7 et 10% alc vol.

Si vous nous avez suivi jusqu’ici, vous en déduirez donc qu’en nommant leur nouvelle création « trappe quadruple » en 1991, les brasseurs de Koningshoeven signalent ainsi que leur produit est plus fort qu’une triple. En réalité à peine car la Trappe quadruple titre 10% alc vol.

La bière ne peut de toute façon pas vraiment dépasser les 12% vol alc (la Bush ambrée par exemple) car la levure de bière ne supporte pas des pourcentages d’alcool supérieurs.

Mais vous en concluez tout de même que la Rochefort 10 et la Westvleteren 12 sont alors également des bières quadruples.

Si tel n’est pas le cas, aérez vous la tête, refaites un tour, ne rebuvez pas de bière, et reprenez la lecture de cet article au commencement.

Lhoist a répondu !

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Abbaye de Saint-Rémy, Rochefort, (CC Grentidrez Wikimedia)

Comme vous le savez sans doute déjà, ce n’est plus l’amour fou entre la brasserie de Notre Dame de Saint Rémy et l’entreprise Lhoist, à Rochefort. Dans notre précédent article à ce sujet, nous avons essayé de dresser un portrait le plus précis possible de la situation autour de la source Tridaine, mais malgré tout, quelques questions restaient en suspens. Après plusieurs mois sans nouvelles, on n’y croyait plus vraiment, mais certaines réponses nous sont aujourd’hui parvenues de la part du géologue de l’entreprise Lhoist !

C’est donc un petit « complément d’enquête » que nous vous proposons aujourd’hui…

Là où Lhoist nous rassure

Dans le précédent article, trois points suscitaient une légère appréhension de notre part, sans être pour autant critiques : la turbidité de l’eau engendrée par l’approfondissement de la carrière, la formation d’un lac au fond de la carrière suite à de fortes précipitations, et, tout simplement, une fausse manipulation ou un accident lors des forages pouvant polluer la source. Tout d’abord, Lhoist nous a démontré que le risque de turbidité n’était pas plus important en profondeur qu’actuellement. Et au pire, elle peut être éliminée sans traitement chimique. Idem concernant le lac, puisqu’il ne pourrait se former que dans un concours de circonstances exceptionnelles. Concrètement, il faudrait une interruption totale du pompage pendant 2 mois de précipitations. Soit. C’est peu probable… Enfin, concernant les fausses manipulations, Lhoist nous a gentiment rappelé que ce sont des pros, qui n’en sont pas à leur premier carottage. Et il est vrai que lors de l’étude de faisabilité, des forages en profondeur, dont certains à proximité de la source Tridaine, se sont déroulés sans encombre.

Par conséquent, pas de problème de ce côté-là. En revanche, si on aborde des sujets plus importants, ça se corse un tantinet.

Le cas des sulfates

Point crucial pour la qualité et le goût de l’eau qui suscite les pires craintes de la part des moines, le soufre contenu dans la roche préoccupe également Lhoist. En effet, pour que sa qualité soit optimale, le calcaire qu’ils comptent extraire doit être le plus pauvre en soufre possible. On peut donc imaginer que leurs mesures ont été effectuées avec le plus grand soin. Comme le but n’est pas de vous surcharger de considérations chimiques ou géologiques, nous résumerons ici la situation. Pour les détails, nous vous invitons à consulter en annexe (le lien est ici) la réponse reçue (et sa critique par nos soins).

Que donnent ces mesures ? Eh bien tout simplement que la roche sous la nappe contient autant de soufre qu’au-dessus : l’écart est parfaitement négligeable, de l’ordre de 0,1%. Donc, en toute logique, l’eau captée en profondeur devrait contenir autant de sulfates qu’aujourd’hui. Cela paraît à première vue rassurant. Mais, et là nous vous renvoyons à l’annexe, cela amène les géologues à formuler une hypothèse sur l’origine des sulfates dans l’eau. Et si cette hypothèse explique bien certaines variations dans les mesures, elle ne les explique pas toutes, ce qui laisse supposer une inconnue supplémentaire : soit le processus de formation est plus complexe que celui supposé, soit il est différent. Une incertitude subsiste donc…

Et après ?

En admettant que la formation des sulfates soit correctement décrite, ne perdons pas de vue que cela ne concerne que le forage d’essai prévu dans la phase active de l’étude de faisabilité, et en aucun cas l’approfondissement de la carrière lui-même. Or, comme nous l’avons déjà spécifié dans notre dernier article, l’approfondissement pourrait modifier les processus d’infiltration de l’eau vers la nappe, ce qui soulève deux points, à notre avis, capitaux :

  • Le tamponnage des eaux pourrait être altéré ;

  • Les processus de dénitrification pourraient être modifiés, ce qui rend imprévisible la teneur en nitrates de l’eau captée.

Sur ces points précis, nous n’avons pas encore reçu de réponse, ce qui nous amène à la conclusion suivante : au vu des éléments dont nous disposons, la réversibilité des tests prévus ne peut être totalement garantie. Et, dans l’hypothèse où elle le serait, l’approfondissement lui-même soulève des problèmes trop importants et imprévisibles pour que son impact soit estimé comme nul sur l’eau de la nappe alimentant la source Tridaine.

Bon… Là, d’accord, l’impartialité en prend un coup. Cela dit, si des personnes de l’entreprise Lhoist, que nous remercions au passage pour les réponses déjà fournies, viennent à lire ces pages et estiment que nous sommes dans l’erreur, nous les invitons cordialement à nous répondre !

LE rebondissement !

Souvenez-vous : Le permis environnemental pour faire des forages d’essai en profondeur a été attribué à LHOIST S.A., puis annulé par le précédent ministre de l’environnement, Philippe Henry. L’entreprise LHOIST a donc saisi le Conseil d’Etat et demandé l’annulation de la décision ministérielle. Quelque mois plus tard, un deuxième recours a été déposé, pour annuler la création des zones de prévention autour de la source.

Et au mois de mars dernier, le Conseil d’Etat s’est prononcé sur ces deux points. Tout d’abord, la demande d’annulation d’établissement d’une zone de protection autour de la source a été rejetée. L’entreprise LHOIST a d’ailleurs été contrainte de verser une indemnité de 700 euros à la Région Wallonne. Ensuite, en ce qui concerne la requête d’annulation du retrait de permis, le Conseil d’Etat a décidé de… surseoir à la décision.

En d’autres termes, la situation n’a pas évolué de ce côté-là. Le rebondissement est ailleurs !

Mais il est de taille : LHOIST S.A. a demandé un nouveau permis, identique au précédent.

La raison ? Fort simple : la loi a changé ! Auparavant, deux permis (d’urbanisme et d’environnement) étaient nécessaires en Wallonie. Mais au mois de mai, le président du Parlement Wallon, M. André Antoine, a réformé ce processus en mettant en place un permis unique, qui englobe les deux précédents. L’objectif de cette réforme est de simplifier les démarches de demandes de permis. Et si l’on se penche de plus près sur ces simplifications, deux points particuliers concernent notre affaire :

Premièrement, la procédure est simplifiée dans le cas où un permis est demandé pour étendre ou modifier une exploitation déjà existante. L’entreprise concernée ne fait alors pas la demande d’un permis complet, mais juste d’une annexe pour compléter le permis déjà existant. Rien ne garantit en revanche que les conditions d’obtention soient plus souples pour autant…

Deuxièmement, en cas de litige, et dans le cas où l’enjeu de l’exploitation est jugé d’importance régionale, le Parlement s’octroie la décision d’attribution du permis, afin d’éviter les recours au Conseil d’Etat ! Précisons qu’aucune extrapolation n’est faite ici, tout cela apparaît noir sur blanc dans le texte officiel. Et nul doute que l’exploitation de la carrière, avec ses 6 millions de recettes fiscales par an, peut être jugée importante pour la région…

Mais la réforme, et en particulier ce Permis Parlementaire (ou PeP), en a fait bondir plus d’un au Parlement, dont un ancien ministre aujourd’hui député, un certain… Philippe Henry ! La réaction ne s’est pas fait attendre, puisque son parti, le groupe Ecolo, a saisi – ça devient une manie – le Conseil d’Etat. Et si ce dernier a constaté, en juillet dernier, que la proposition était une violation d’une directive européenne de 2014, le Parlement examine actuellement «la possibilité d’utiliser un mécanisme d’exemption prévu par la directive ». En gros, le PeP est retiré du projet, mais le Parlement cherche la faille pour contourner le problème…

En bref…

Comme si la situation n’était pas assez compliquée comme ça, de nouvelles complications, purement juridiques cette fois, viennent corser le tout. Et les moines de Notre Dame de Saint Rémy, tout en campant sur leurs positions, ajoutent des remarques (détaillées ici et ) sur le nouveau permis en lui-même. L’affaire est donc très loin d’être terminée…

Quoi de mieux pour se vider la tête de ces soucis que d’ouvrir une petite bière trappiste ? De préférence une Rochefort, à déguster les doigts croisés…

La duodecima !!!

Amis lecteurs, le verdict est tombé: la douzième bière trappiste sera espagnole ! En effet, le Monastère San Pedro de Cardeña, situé près de Burgos, en Castille, a présenté au printemps dernier sa première bière. Grande nouvelle, qui laisse rêveur : à quoi peut bien ressembler une trappiste espagnole?

Une histoire mouvementée

Les origines du monastère, remontant probablement au huitième siècle, sont assez floues. La première trace écrite officielle de son existence est un acte de donation daté du 24 septembre 902, de la part du comte de Lantaron et de Cerezo, dans lequel est signalée une précédente restauration en 899 par le roi Alphonse III. Hélas, en 934, le monastère est rasé et la communauté massacrée, lorsque le calife Abd Al Rahmane III reprend Burgos, pendant la guerre civile qui déchire chrétiens et musulmans. D’ailleurs, si justement vous vous trouvez à San Pedro à la date anniversaire de cet évènement, vous verrez peut-être l’herbe du cloître rougir. Rassurez-vous, ce n’est pas forcément une crise de délirium : d’après la légende, il s’agit plutôt du sang des 200 moines tués, devenus martyrs…

Peu après, sous l’impulsion des comtes de Castille Fernan Gonzales et Garcia Fernandes, un scriptorium est rebâti. La renommée des moines grandit grâce à la qualité de leurs enluminures, et atteint son apogée au XIème siècle, lorsqu’une certaine famille d’exilés trouve refuge en leur sein : le Cid, Chimène et leurs filles. Des reliques du Cid ont d’ailleurs été conservées un temps au monastère.

Au XIIème siècle, le monastère est érigé en prieuré clunisien. Il devient, au XIIIème siècle, membre de la congrégation bénédictine dite des claustrales, puis rejoint en 1502 la congrégation de Saint-Benoît de Valladolid, «équivalent» espagnol de l’ordre cistercien. Plus grand-chose à signaler jusqu’en 1835, quand le ministre du Trésor, Juan Alvarez Mendizabal, met en application sa Desamortizacion Eclesiastica : pour éponger la dette publique, les biens de l’Église sont confisqués et les communautés contraintes à l’exil. Le monastère est abandonné, et servira même de camp de concentration franquiste de 1936 à 1940. Il faut attendre 1942 pour qu’une communauté de moines trappistes, du monastère voisin de San Isidro de Dueñas, s’y installe à nouveau. Six ans plus tard, le monastère est érigé en abbaye.

Les produits de San Pedro 

Comme dans toute communauté trappiste, les moines vivent de leur travail: la maturation de fromages de brebis, la fabrication de céramiques, la production de liqueurs d’herbes, nommées «Tizona del Cid» (en français, l’épée du Cid), mais surtout le vieillissement de vin rouge, vendu sous le nom de Valdevegon.

Mais, comme pour beaucoup d’autres abbayes, ces sources de revenus sont aujourd’hui insuffisantes. Membres de l’Association Internationale Trappiste depuis 2014, les moines décident donc de se lancer dans la production de bière. La recette est concoctée par un brasseur écossais, Bob Maltman (le nom paraît tout indiqué), sous la supervision du frère José Luis, avec le soutien de l’AIT en la personne de l’expert belge Erik Coene. Le brassage est quant à lui confié à la micro-brasserie madrilène Marpal, et les toutes premières bouteilles de Cardeña voient le jour fin mars 2016.

Avec une production extérieure au monastère, la situation est la même que pour l’abbaye du Mont des Cats. Point de logo hexagonal donc! En tout cas pour l’instant : d’après Erik Coene, que nous remercions au passage pour son aimable réponse à nos questions, l’installation d’une brasserie dans les locaux de San Pedro est en cours, et les premiers brassins sont prévus, avec optimisme, pour 2017.

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Dis, dis, dis, ça goûte quoi la Cardeña???

Sur le papier, c’est une blonde triple, de haute fermentation, titrant 7°. Mais laissons la parole à ceux qui ont goûté ! Si on reprend les termes utilisés lors de la conférence de presse annonçant son apparition, la Cardeña est une bière «maltée mais équilibrée, de type belge. Son corps est comparable à d’autres trappistes, avec un peu plus d’amertume, sans perdre de sa fraîcheur espagnole».

Cela confirmerait ce que nous expliquait Jef Van de Steen: le goût est adapté aux consommateurs locaux. Et dans la mesure où Bob Maltman est chef brasseur chez Dawat, en Espagne, on peut s’attendre à une bière dont le degré alcoolique n’est pas trop élevé. Si on ajoute à cela une possible prédisposition (fréquente en Ecosse) à une utilisation abondante de houblon et une collaboration avec les autres abbayes trappistes, on retrouve sans nul doute un caractère belge et amer…

Mais le juge de paix restera votre palais! Et pour goûter, deux possibilités : soit commander sur le site de la boutique (http://www.valdevegon.com/), soit se déplacer et en profiter pour visiter… Avec l’ABBET ?