Une barrique de rouge !

Dans un article précédent, nous avions déjà évoqué le Valdevegon, un vin rouge vieilli par les moines trappistes de Cardeña, en Espagne. Le cas n’est pas isolé, puisqu’à la Wijnstekerij Uelingsheide, la cave vinicole de l’abbaye de Lilbosch (Pays-Bas), pas moins de cinq types de vins sont proposés à la vente.

Cet article n’a pourtant rien à voir avec le vin. Une barrique de rouge, certes, mais c’est bien de bière que nous allons parler. En effet, lors d’un passage bref et inopiné à l’auberge de Potaupré pour déjeuner, puis d’un passage (tout aussi bref et inopiné) à la boutique de l’abbaye, une surprise de taille trônait sur le comptoir : une bouteille de Première (de Chimay rouge, donc) vieillie en barriques de chêne !

Conscience professionnelle oblige, une dégustation est rapidement planifiée avec un ami abbetien.

Premier constat, la bouteille, superbe, est quasi identique à sa sœur bleue. Première différence, la couleur de la sérigraphie, bien sur. Mais surtout, contrairement à la Grande Réserve qui est vieillie en fût, la Première est fermentée en fût de chêne. Une différence qui interpelle au premier abord, mais qui, après lecture du dos de la bouteille, ne change finalement rien. En effet, la mention « une bière exceptionnelle qui a bénéficié d’une triple fermentation et d’une maturation prolongée en barriques » apparaît sur toutes les bouteilles de Chimay vieillies en fût.

Chimay fûts

La famille au complet!

Seule véritable différence, la nature du fût, inconnue : là où la bleue indique une barrique de cognac, de rhum ou de whisky, la rouge indique seulement « chêne français, chêne américain »… Enfin, la date de mise en bouteille, mars 2018, nous montre que la garde est de presque un an au moment de la dégustation.

Dans le verre !

C’est joli… Une belle couleur cuivrée, légèrement trouble, une effervescence très fine, et une mousse crémeuse, très légèrement brune, qui se maintient assez longtemps.

Dans le nez !

C’est prometteur… Même quand elle est encore fraîche. La banane, le sucre et le caramel sont puissants mais harmonieusement mêlés. Un peu en retrait, un parfum d’éthanol, ce qui est surprenant dans la mesure où le titrage est « seulement » de 8 %… Mais cela s’estompe rapidement dès que la bière se tempère. Le bois est, lui aussi, présent, par petites notes.

Dans le gosier !

C’est… inattendu.

Fraîche, on retrouve tout de suite le sucre et le caramel détectés au nez, mais aussi et surtout un arôme (discret) de vieux rhum. Le fût est sans doute en cause(*). Mais cette attaque très sucrée est fugace, et rapidement on retrouve une saveur d’éthanol qui cède, tout aussi rapidement, sa place à l’amertume sèche des houblons. Enfin, une discrète arrière bouche maltée qui s’évanouit assez vite. Une bière très peu équilibrée donc, dont les saveurs se succèdent rapidement avec une intensité décroissante. On reste donc sur une impression finale de… fadeur.

Mais certains objecteront (à juste titre) que c’est une erreur de débutant que de boire une Chimay fraîche ! Nous attendons donc la mise en température patiemment, et en profitons pour avoir un débat de fond sur un sujet extrêmement important, mais impossible de se souvenir lequel dans l’immédiat.

Une fois à température, la donne change ! La saveur (assez désagréable) d’alcool a disparu, et la banane est toujours bien présente au nez. En revanche, une touche acidulée de levures fait son apparition en première bouche. Les houblons, secs et amers, suivent, puis on retrouve le vieux rhum et le bois, ainsi qu’un peu de vanille. Toutes ces notes sont cette fois d’intensités comparables, et donnent une impression globale de légèreté. La bière a donc gagné en homogénéité, à défaut de rondeur, puisque leur succession est toujours nette et assez fugace. Mais surtout, l’arrière bouche maltée que l’on retrouve s’évanouit toujours aussi rapidement. Frustrant…

Et donc ?

Cette Première vieillie en fût partait avec un handicap certain. La Grande Réserve vieillie elle aussi en fût nous avait habitués à une bière réellement exceptionnelle : lourde, capiteuse, charpentée, quasiment à boire en digestif, comme le précisait l’article que l’ABBET lui avait consacré. Qu’on l’aime ou pas, il s’agissait clairement d’une bière hors normes. C’est moins le cas avec cette Première, plus légère, et manquant, en comparaison, de caractère et de rondeur.

Toujours est-il que l’impression globale est légèrement frustrante, même si, dans l’absolu, on est TRÈS loin d’une mauvaise bière. Et puis, une bière peu ronde, dont les saveurs se succèdent et disparaissent aussitôt, n’est-ce pas une nouveauté intéressante pour une Chimay ?

A re-tester sans la bleue en tête ? Ou peut-être avec une garde plus longue ? A ce jour, cette cuvée de mars 2018 semble être la seule produite, et ne se trouver qu’à l’abbaye. Avis aux amateurs, multiplions les dégustations ! Testis unus, testis nullus…

(*) Ceci n’est pas une contrepèterie.

On a goûté la Tynt Meadow et la Zundert 10 pour vous… C’est un régal !

Vous n’êtes pas sans savoir que trois nouvelles bières ont été reconnues trappistes au mois de septembre 2018 : La « Tynt Meadow », brassée à l’abbaye Mount Saint Bernard en Angleterre, la Zundert 10 de l’abbaye Notre-Dame-du-Refuge aux Pays-Bas et la Scala Coeli, de la communauté italienne de Tre Fontane (Rome).

Lors d’un week-end en Zeelande, aux Pays-Bas, alors que nous étions partis à la découverte de la côte néerlandaise, nous avons eu la chance de goûter les breuvages anglais et néerlandais.

Logés à Middelburg, nous entamons une visite de la ville… Rapidement, nous découvrons un bar qui attire toute notre attention, le  Biercafé De Vliegende Hollander. La devanture nous attire. Et nous promet de nombreuses bières à déguster. Nous continuons notre visite en gardant cette adresse en tête, et décidons d’y passer notre début de soirée.

18 h 00. Nous voilà de retour Biercafé De Vliegende Hollander. A l’intérieur, nombreuses bouteilles, ambiance chaleureuse… Bref, tout ce qu’on aime.

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Nous nous installons à une table, scrutons la carte, le bar… Notre œil s’arrête sur plusieurs bouteilles de Zundert. On s’y colle. Notre surprise s’accroît lorsque la serveuse nous précise qu’il ne s’agit pas de la Zundert 8 classique, mais de la nouvelle Zundert 10. Nous nous empressons de commander ce breuvage, avec quelques traditionnelles bitterballen, bien sûr.

La dégustation commence.

A l’œil, la Zundert 10 a une robe marron sombre surmontée d’une fine mousse beige.

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Au nez, elle dévoile des arômes de malt grillé, de levure, de chocolat et d’épices.

En bouche, elle est gourmande, riche et complexe avec des saveurs de chocolat, de caramel, de malt grillé et de houblon. Sur le long terme, les notes amères se mêlent à une saveur épicée agréable en arrière-plan.

Bref, la Zundert 10, qui titre à 10° d’alcool, est une quadruple qui à notre avis fera le bonheur des amateurs de trappe Quadrupel, une bière parfaite pour les longs mois d’hiver.

Nous finissons de déguster notre bière et nous décidons de faire le tour du bar pour admirer ses murs remplis de bouteilles de bières du monde entier. Nouvelle surprise. Parmi les breuvages exposés, la Cardeña Trappist, bière trappiste espagnole, de l’abbaye de San Pedro de Cardeña.

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Nous nous empressons d’aller voir la serveuse pour commander ce breuvage inconnu de notre palais. Le verdict tombe : c’est la rupture de stock. Voyant notre déception, et comprenant notre attirance pour les boissons trappistes, la barmaid nous propose – innocemment – de goûter une bière anglaise, fraichement arrivée. Un peu dubitatifs, nous lui demandons de nous montrer la bouteille… Et là – quelle fut notre surprise ! -, la serveuse nous apporte la Tynt Meadow ! Ravis, nous n’hésitons pas (et ce malgré le prix…) et commandons la première bière trappiste anglaise.

Nous n’avons plus de bitterballen mais peu importe, la dégustation peut commencer.

La forme de la bouteille de Tynt Meadow est différente de toutes les autres bières trappistes avec une ressemblance troublante avec les bouteilles de Pelfort. Heureusement pour nous, la comparaison s’arrête là !

La Tynt Meadow a une robe acajou, son arôme révèle des notes de chocolat noir et de réglisse. La bière est corsée et équilibre délicatement le goût de chocolat noir, de poivre et de fruits noirs.

Elle se classe dans la catégorie des bières brunes avec 7,4% d’alcool.

Force est de constater que cette première bière trappiste anglaise nous plaît beaucoup. Nous nous empressons de prévenir, non sans fierté, les autres membres de l’Abbet de nos découvertes, laissant ces derniers envieux et pressés de pouvoir goûter par eux même ces nouveaux breuvages.

Au cœur du malt 4, on est monté en puissance avec No stress!

Avec un set plus long qu’initialement prévu, ils ont assuré les No stress pour faire progressivement monter l’ambiance!

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Mais notre public était déjà chaud bouillant, alors il n’a pas tardé à vouloir des danses endiablées 😉

Au final une ambiance comme les adore, festive et chaleureuse à souhait.

Là encore vous retrouverez ci-dessous une grande partie du concert.

Et même si on ne le voit pas, nous on sait qu’on a fait les petits ponts sur Cotton eye joe.

Au cœur du malt 4, on a commencé fort avec N’holl en roulotte

Les voici les voilà, les images tant attendues des moments de folie que nous avons vécus ensemble samedi dernier!

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Pour commencer, vous les connaissiez déjà si vous étiez présents au Festimalt, nous nous réjouissons d’avoir à nouveau accueilli N’holl en roulotte pour ouvrir les concerts de notre édition 2018.

Et comme Bernard était fidèle au poste, vous pouvez désormais retrouver la quasi intégralité de leur concert en regardant les vidéos ci-dessous.

On était bien quand même… 😉

 

La première gorgée de trappiste

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Il est 20h30, et la nuit vient de tomber sur Séoul. La journée a été tranquille, après deux semaines intenses, et ce moment de calme bienvenu est parfait pour savourer une Rochefort 8. Elle est à température, ses arômes sont pleinement développés, et le plaisir de la première gorgée fait rapidement place à une certaine volupté. Pour ce goût merveilleux, bien sûr, mais aussi pour les pensées qu’elle ravive : les copains, avec qui je l’ai partagée (et la repartagerai bientôt) de nombreuses fois ; des anecdotes de cette étape, mémorable, du Trappist Tour ; cette petite communauté, aux prises avec un géant industriel pour sauver une modeste source…

Un petit moment de félicité donc, qui laisse songeur, voire méditatif. Aujourd’hui, boire une de nos chères trappistes (ou, par extension, une excellente bière) est assez aisé et reste un plaisir simple. Mais en a-t-il toujours été ainsi ? La découverte n’aurait-elle pas été un petit choc ? En tout cas suffisant pour susciter une réflexion sur ce que nous buvons et le plaisir que nous en tirons ?

Un exemple tendant à le confirmer s’est produit récemment : un ami, d’une nature épicurienne et curieuse, m’a fait part de son désir de découvrir davantage la bière. Ni une ni deux, rendez-vous était pris peu après pour une première soirée de dégustation, une fois les canettes soigneusement sélectionnées. Et bien entendu, quelques trappistes faisaient partie du lot… La soirée commença sous les meilleurs auspices : Le défilé des flacons commença doucement, entrecoupé de commentaires, de questions, et de discussions diverses. Et tandis que le saucisson et le fromage disparaissaient, la gaieté allait croissant. Attention, nulle question d’ivresse ici, les quantités étant adaptées à une dégustation ! Par gaieté, j’entends bien sûr le bien-être lié à un moment de plaisir entre amis… La gaieté, donc, allait croissant, jusqu’à ce qu’il pose son nez, puis ses lèvres, sur un verre de Rochefort 10. Son expression est alors devenue plus grave, me faisant redouter un dégoût de sa part, puis, après un court silence, le verdict tomba :
« C’est vraiment délicieux, ça… ».

Et voilà la discussion relancée avec entrain ! Sur les arômes que l’on y détectait, sur l’influence de la température, sur le dépôt de levure, sur le label ATP, puis sur l’ABBET, les trappist tours, …etc (bien évidemment, je résume, car plein d’imbécilités ont été dites en même temps).

Bien entendu, des soirées de ce type se sont reproduites, et les suivantes sont en préparation. Et les effets ont été rapides chez cet ami en question ! Depuis, à chaque découverte d’une nouvelle bière, il prend un petit moment pour analyser le nez, les arômes, la texture,… Mais si cette étape « technique » peut être utile pour étayer un jugement, l’essentiel n’est pas là. Le plus important est bien sûr le plaisir, et cet ami connaît désormais ses préférences en matière de bières. Face à un choix multiple, il peut donc sélectionner avec plus de facilité celle qui le satisfera le plus. Revers de la médaille, il se plaint de plus en plus plus des jus de houblons locaux, à base de riz, et les délaisse plus facilement…

En conclusion, une consommation légèrement différente d’auparavant : plus critique, mais davantage centrée sur le plaisir…

Pour ma part, le premier « choc » trappiste est survenu il y a un peu plus de dix ans, alors qu’avec un groupe d’amis nous découvrions tout juste la bière. L’un d’entre eux travaillait alors en Belgique et rentrait presque tous les week-ends, en prenant soin de nous ravitailler en nouveautés… C’est à l’occasion d’un de ses retours que je découvris l’Orval, dont le caractère sec et bien amer m’a immédiatement séduit. Depuis, j’y reviens régulièrement avec beaucoup de plaisir, sans jamais m’en lasser, et elle a considérablement influencé mes dégustations : en effet, l’amertume est devenu pour moi un critère particulièrement important lorsque je goûte une petite nouvelle.

Évidemment, ces histoires de goûts restent très personnelles, et ce « choc » peut très bien se produire avec (presque) n’importe quelle bière. Mais le panel de saveurs offert par les trappistes étant maintenant assez large et qualitatif, cela facilite les rencontres…

Et vous ? Y’a-t-il une bière trappiste qui vous ait marqué lors de sa découverte ? Ou simplement que vous appréciez particulièrement ? N’hésitez pas à nous le raconter (vous pouvez envoyer vos récits à abbetrappiste@gmail.com) pour faire partager votre expérience à tous nos lecteurs !

A la vôtre !

L’abbaye de Scourmont, moteur économique du pays de Chimay

Pour la 1ère fois ce week-end, l’ABBET emmène ses membres à l’abbaye de Scourmont, dont la bière est mondialement connue sous le nom de « Chimay ».

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Pourquoi avoir jusqu’ici évité ces lieux ? Pour les raisons qui reviennent constamment quand on évoque cette bière : une très grosse production (un temps la moitié de la production trappiste mondiale…mais Spencer doit modifier cette proportion), un produit connu de tous, et trouvé partout ou presque.

Il suffit de taper « Chimay » sur un site de vente en ligne pour voir les références proposées couvrir plusieurs pages : bleue, rouge, triple, dorée bien sûr, mais également grande réserve sérigraphiée en 75cl, en jeroboam ou en mathusalem, Chimay vieillie en barrique, coffret trilogie ou quadrilogie avec verre, édition spéciale bouteille de 1956, coffret métal, coffret étui bois, verres, plateau, Chimay spéciale cent cinquante, ouvre-bouteille, casquette, canister métal Chimay bleue, packs de 4 ou de 12, plaque Chimay triple, rouge ou Chimay pères trappistes,  t-shirt, jeu de cartes…

L’espace de dégustation lui-même (l’auberge de Poteaupré) pousse au maximum l’exploitation économique de la bière, sans chaleur et en facturant toute commande au prix fort.

On en oublierait presque que Scourmont brasse d’excellentes bières et qu’abbaye et brasserie ont toujours eut le souci de la population du pays de Chimay. Ce que nous explique une fois de plus Jef Van den Steen dans son ouvrage de référence Les trappistes, bières de tradition (éditions Racine).

 

Un développement constant

 

En effet, l’installation des moines trappistes en 1850 répond au souci du curé de Virelles, un village voisin de Chimay, de développer l’agriculture dans la région pour compenser la perte des emplois dans la métallurgie, ces derniers s’étant déplacés alors vers les nouvelles régions houillères de Belgique.

Ce sont les moines de Westvleteren qui essaiment alors près du Mont des Secours, les religieux de Westmalle ayant refusé à plusieurs reprises les terres proposées par le prince de Chimay Joseph de Riquet. La terre est mauvaise, les marécages nombreux, mais les moines s’attellent à la tâche, extraient 2600m3 de pierrailles, défrichent, et parviennent à aménager une terre agricole satisfaisante…quoiqu’il leur faille une vingtaine d’année avant de récolter de l’orge de qualité.

Une petite laiterie est alors ajoutée en 1859, améliorée les années suivantes.

C’est en 1861 que l’autorisation de brasser est accordée aux moines…qui dès le départ ont l’ambition de ne pas brasser uniquement pour les seuls moines de l’abbaye puisqu’ils construisent en plus de leur brasserie un moulin à farine et un concasseur de malt actionnés par une machine à vapeur.

Le premier brasseur connu est le frère Benoît, qui produit vraisemblablement une bière de fermentation basse…vite remplacée par le choix d’une bière forte, brune de haute fermentation, inspirée apparemment de Westvleteren qui brasse depuis 1839. Elle s’accompagne toutefois d’une bière de table plus légère…qui, longtemps réservée aux moines de l’abbaye, est commercialisée depuis quelques années. Vous trouverez d’ailleurs la Chimay dorée au fût lors de notre soirée Au Cœur du Malt III le 18 novembre.

Les moines décident rapidement de vendre leur bière forte, conditionnée en bouteilles de 75cl.

Ainsi en 1874, Auguste Malengreau, auteur d’un ouvrage sur les couvents de la région de Chimay, indique que « la brasserie, construite d’après les techniques les plus avancées, produit une bière excellente qui jouit d’une grande renommée dans la région, et que les trappistes expédient en quantités considérables vers des régions lointaines. La bière est forte et nourrissante, mais les trappistes ne la boivent pas eux-mêmes. Ils brassent une bière plus légère destinée à leur propre consommation ».

Les médecins et chimistes louent également la production de Scourmont, décrite alors comme « boisson hygiénique, très nourrissante et dépourvue de produits chimiques et de matières premières médiocres, d’une durée de conservation de plus de dix ans » et surnommée « bière de santé ». Le frère Freddy Lebrun va jusqu’à la qualifier de boisson miraculeuse puisqu’il écrit alors « qu’il est prouvé que d’aucuns doivent leur guérison à cette bière ».

En 1871, Scourmont est érigée en abbaye sous le nom de Notre-Dame-de-Saint-Joseph (rebaptisée plus tard Notre-Dame-de-Scourmont).

A partir de 1875 la brasserie produit deux bières : une « bière forte hygiénique » et une « bière forte goudronnée », référence au traitement des tonneaux de bois dans lesquels s’opèrent garde et maturation.

L’aménagement croissant de voies de chemin de fer reliant Chimay aux grandes villes, dont Paris dès 1860, va accélérer la conquête des nouveaux marchés par la brasserie de Forges (le nom exact du village où se situe l’abbaye). Machine à vapeur, équipements de taille, goudronnage des fûts, exportation par le train : c’est sûr, dès le départ les moines de Chimay ont souhaité que leurs bières rencontrent un large public. La situation actuelle n’est que le fruit de 150 ans d’efforts pour produire en quantité et répandre aussi loin que possible les bières de l’abbaye.

Évidement les deux guerres mondiales ont porté de durs coups à la brasserie. Comme beaucoup d’autres les moines n’ont pas d’autre solution que de quitter l’abbaye réquisitionnée par les Allemands en 1942. S’ils louent un temps la brasserie Caignet, sise à Momignies, le village où ils ont trouvé abri, pour brasser leur propre bière, l’état lamentable dans lequel ils retrouvent abbaye et brasserie en 1944 les incite à tout repenser dans le processus de production. Avec le précieux concours du professeur Jean Declerck de la Haute école de brasserie de l’université de Louvain, auteur en 1948 d’un Cours de brasserie en 2 tomes, et conseiller de Scourmont jusqu’à sa mort en 1978.

Les moines commencent par isoler la cellule souche de la levure que la brasserie utilise toujours actuellement. Ils investissent ensuite dans des cuves carrées en inox et montent un laboratoire de contrôle du brassage.

Le premier résultat ne tarde pas : la Chimay rouge est soutirée dès 1948 par la nouvelle chaîne d’embouteillage automatisée. Cette cuvée est lancée à l’époque de Pâques.

C’est donc logiquement à Noël qu’apparaît l’année suivante la Chimay bleue, d’abord réservée à cette période de fête puis brassée toute l’année dès 1954. Pour l’occasion est alors créée une 2e salle de brassage avec des réservoirs de 175 hectolitres.

La Chimay « blanche» apparaît en 1966, et les perfectionnements techniques ne s’arrêtent plus, permettant des bénéfices toujours plus importants, et en tout cas nettement supérieurs aux besoins de la communauté monastique.

Chimay 2

 

Faire vivre le pays de Chimay

 

Dilemme donc, car l’activité peut nuire à la vie monastique, mais la santé florissante de la brasserie est une exception dans une région économiquement sinistrée.

En 1974 alors les moines décident de profiter du changement de leur chaîne d’embouteillage pour déplacer l’atelier d’embouteillage mais également les services commerciaux et administratifs en dehors de l’abbaye, et pour les confier à une nouvelle société indépendante du monastère, la SA Bières de Chimay. Dit autrement, les moines ont été dépassés par un succès qu’ils ont néanmoins tout fait pour provoquer. Mais en implantant leur nouveau site à Baileux, à 10km de l’abbaye, ils permettent une recrudescence de l’emploi dans la région.

Dès lors le choix du volume est assumé sans états d’âme. 3 brassins par jour dès 1983, une nouvelle modernisation en 1996 portant la capacité des cuves à 250 hectolitres.

Aujourd’hui la Chimay est exportée dans plus de 40 pays (environ la moitié de la production de 175 000 hectolitres/an), 70 personnes travaillent pour la SA bières de Chimay, et le volume produit continue d’augmenter de quelques % chaque année, d’autant que depuis 2011 c’est elle qui brasse également la Mont-des-Cats pour l’abbaye française Sainte-Marie-du-Mont.

En parallèle une fondation comme la Wartoise (évoquée cet été lors de l’interview sur notre site d’Audrey Claessens) finance les projets de jeunes et soutient l’économie et l’emploi dans la région.

https://abbetrappiste.com/2017/07/18/audrey-claessens-mon-oeuvre-prendra-place-sur-le-rond-point-en-face-de-la-brasserie/

Alors oui, pour les défenseurs d’une bière trappiste plus confidentielle, pour ceux qui pensent que la rareté est gage de bonnes pratiques, de traditions respectées, Chimay interroge, voire nuit à l’image des bières trappistes.

Mais il n’est peut-être pas si facile de catégoriquement condamner les choix opérés par la communauté monastique du Hainaut, qui va bien au-delà de l’obligation faite par l’AIT d’employer une partie des bénéfices pour financer les œuvres caritatives de l’abbaye.

Spencer met des couleurs dans les trappistes

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L’abbaye américaine, récemment membre des abbayes productrices de bières trappistes, n’a pas tardé à élargir sa gamme. La blonde a été rejointe ces derniers mois par une IPA, une Imperial stout et une Holiday ale que nous avons toutes goûtées avec des fortunes diverses… Quoiqu’il en soit, la gamme des trappistes s’élargit donc avec des breuvages et des styles de bières jusqu’alors absents pour les amateurs. Retour sur l’histoire de Spencer et nos impressions à la dégustation.

Peut-être vous souvenez-vous des moines de l’ordre de la Trappe fuyant l’Europe et ses persécutions religieuses à le fin du XVIIIe siècle? De ceux qui tentèrent de fonder un monastère au Canada mais y renoncèrent finalement pour fonder Westmalle en 1794? Et bien d’autres persistent alors dans cet espoir d’une fondation dans le Nouveau Monde, tel Augustin de Lestrange qui, après plusieurs tentatives, charge Vincent de Paul Marie d’une fondation en Nouvelle-Ecosse en 1825. Cinq moines forment dès lors la première abbaye trappiste permanente sur le territoire américain: Petit Clervaux. Les renforts venus de Saint Sixte, 18 moines flamands entre 1857 et 1862, permettent à la fondation de se consolider, d’autant que d’autres suivent en provenance de Westmalle.

Néanmoins, les incendies de 1892, et surtout de 1896, porteront des coups presque fatals à la communauté qui ne compte plus que 12 moines à la fin du XIXe siècle. Pour survivre, car la région est peu hospitalière et puisqu’ils n’ont plus rien, ces derniers décident de déménager.

C’est à Providence, près de Rhode Island, qu’on les retrouve d’abord en 1902, région catholique d’où les novices affluent immédiatement, au sein de Notre-Dame de la vallée, nouvelle appellation de l’abbaye. Mais c’est cette fois l’urbanisation galopante qui menace la tranquillité de la communauté qui cherche une nouvelle fois un nouveau refuge… trouvé dans les pages d’un magazine immobilier: une propriété à Spencer, Massachusetts, acquise au moment où… la fondation de Rhode Island part à son tour en fumée suite à un nouvel incendie.

En 1942 les voici toutefois arrivés sur leur emplacement actuel, l’abbaye Saint-Joseph de Spencer, qui connaît une croissance spectaculaire et essaime très rapidement, aux Etats-Unis mais également en Argentine, au Chili…

Besoin de nouvelles ressources

L’abbaye vit de l’élevage et de la confection de vêtements liturgiques, activités aléatoires qui finissent par ne plus suffire pour couvrir les besoins des moines. Et vers quoi imaginent-ils alors de se tourner selon vous?

Et oui, vous l’avez vu venir, et en même temps c’était facile. Les moines se mettent à produire des confitures et des gelées, forts d’un succès immédiat lors de leur première expérience de gelée à la menthe. Voilà qui suffit un temps mais les moines constatent en 2000 qu’avec le vieillissement de leur communauté, les dépenses vont tout de même finir par excéder les recettes à court terme.

C’est là qu’arrive frère Brian, qui glisse l’idée de la bière, mais doit convaincre. Il embarque alors le portier, frère Isaac, pour la Belgian Beer Fest de Boston en 2008 où ils entrent en contact avec les distributeurs d’Orval. C’est ensuite le Monk’s cell, un bar de Brooklyn, près de Boston, qui reçoit leur visite. Ils y goûtent une Saint-Bernardus Abt 12. Voilà frère Isaac totalement convaincu.

Ils brassent alors une bière d’essai sans l’accord de l’abbé, un peu mécontent, qu’ils font goûter aux moines de la communauté à Noël.

En décembre 2010 ils obtiennent finalement l’autorisation d’aller visiter les brasseries trappistes belges et néerlandaises, et de leur demander de l’aide. Koningshoeven approuve le projet, Scourmont apporte son aide pour chiffrer les coûts liés au projet et envoie deux délégations pour convaincre l’abbaye américaine.

L’accord des abbayes européennes comporte néanmoins une recommandation importante: se limiter à une seule bière pendant cinq ans. Si on observe que la production de Spencer a débuté en octobre 2013, les moines américains n’ont pas été aussi patients que conseillé…

Une gamme élargie

Alors, à quoi ressemble t-elle cette Spencer Trappist Ale? Notre première dégustation l’avait trouvé très légère, peu expressive, assez amère. Bref désaltérante, agréable mais sans grand caractère.

Depuis nous en avons trouvé le goût changé. A-t-il fallu du temps pour que la recette se fixe réellement? Les premières bouteilles ont-elles «bougé» avec la traversée de l’Atlantique?

C’est en tout cas une blonde titrant 6,5° qui n’offre plus tout à fait ce caractère sec et rafraichissant. Elle est aujourd’hui un peu «doucereuse» puis amère en fin de bouche, elle se boit de ce fait un peu moins facilement que les premières bouteilles que nous avions goûtées. Mais nous connaissions déjà ce breuvage. Ce sont bien les nouveautés 2016 qui attirent ici notre attention.

Nous attendions depuis quelques mois le lancement d’une bière trappiste IPA.

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Ce principe qui consiste à houblonner massivement la bière date de la colonisation britannique. Pour conserver la bière lors du long transport jusqu’aux Indes, les Britanniques ont donc inventé ce procédé nommé depuis «Indian Pale Ale». (Nous évoquions les vertus du houblon dans un article précédent)

Les IPA sont devenues ces dernières années la grande mode de la bière. Toutes les marques ou presque en proposent leurs versions et beaucoup n’offrent d’ailleurs que des IPA ou des ale qui en ont furieusement le goût! A l’Abbet, nous sommes très partagés sur la question.

S’il n’est pas désagréable de boire cette bière de temps en temps, nous trouvons toutefois qu’en dépit des arômes différents qu’expriment les variétés de houblon cette mode nuit à la diversité de la bière et tend même à une certaine uniformisation autant qu’il permet aux brasseurs médiocres de sauver leur production en y infusant du houblon en quantité.

Mais bon, il ne faisait nul doute que les trappistes allaient finir par s’y mettre également. Si nous avions un temps parié sur Koningshoeven déjà pionnière sur la blanche, la bio, la quadruple, il est finalement fort logique que les Américains s’y soient essayés les premiers. Allez jeter un coup d’œil au rayon «bières nord-américaines» de votre brasseur pour vous convaincre si besoin de la folie IPA qui a touché ce continent.

A la dégustation bien peu de surprise du coup. On reconnaît nettement la Spencer originelle, peu gazeuse, peu florale, mais en plus amère, sans être non plus astringente le côté «doux» de la ale étant toujours bien présent. Pour les amateurs de ce type de bière.

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Et puisque Spencer a décidé de varier sa gamme, la troisième bière n’est pas vraiment une surprise non plus.

Si vous consultez parfois le site américain Ratebeer, vous aurez noté que du temps où il désignait une seule bière comme «meilleure du monde», la Westvleteren 12 avait perdu son titre en 2015 au profit de la Toppling Goliath Kentucky Brunch, une bière de l’Iowa, et une Imperial Stout (30€ la canette si vous la commandez!). Voilà donc le style de bière, à l’origine britannique, qui plaît également beaucoup de l’autre côté de l’Atlantique et que beaucoup de brasseries européennes ont depuis ajouté à leur gamme.

Le moût brassé à partir de grains très torréfiés donne son goût très prononcé de café au breuvage. La trappiste Gregorius s’en approchait déjà un peu. La Spencer Imperial Stout ne déçoit pas en la matière. Préparez un café bien raide, laissez votre cafetière cramer sur le feu puis léchez le dépôt qui s’y est formé: et voilà, c’est à peu près l’idée.

A réserver encore plus que l’IPA aux amateurs de ce genre de bière. Pour nous il marque également un excès qui nuit un peu à la bière et offre un goût très déséquilibré. Mais il faut de tout mon bon monsieur!

Mais heureusement, il y a la dernière, l’inconnue, celle que nous ne cherchions pas chez le brasseur mais sur laquelle notre œil s’est arrêté en lisant les étiquettes au mur, immédiatement relayé par nos bras pour déblayer les caisses et mettre la main sur une bouteille de Spencer Holiday Ale. Et là, les amis, on peut discuter.

Bière brune inspirée des bières belges de Noël, c’est donc une bière de fête! Et pas de problème, la bière au fond du verre, puis de votre gorge, c’est en effet joyeux!

Une brune un peu cuivrée, voire rousse foncée, peu gazeuse, un peu épicée même si aucun arôme ne l’emporte vraiment, avec une longue amertume en bouche. On la tient la bonne bière de Spencer ! Elle est vraiment très agréable et on y reviendrait avec plaisir…si on la retrouve. Croisons les doigts pour qu’elle se démocratise peu à peu dans nos drinks.

Enfin voilà, comme toutes les dégustations celles-ci n’engagent que nous et il est évident que tout le monde ne s’y retrouvera pas ici. C’est normal, c’est le jeu, c’est ce qui fait le plaisir de goûter encore et toujours de nouvelles bières!

Et pour vous faire un avis sur la Spencer IPA venez à Ledringhem le 12 novembre, vous la trouverez au bar.

Au passage vous y trouverez également la Nivard de l’abbaye d’Engelszell. Rien à voir avec cet article, si ce n’est que cette trappiste autrichienne encore peu répandue mérite également la dégustation.

A bientôt!