La technologie au service des moines

– C’est mon frère qui me fournit en porcs.

– Marché noir ?

– Petit ! Tout petit !

– Il faut voir grand, Edmond…

Ce dialogue, extrait du film Monsieur Batignole et ayant pour cadre l’Occupation, pourrait parfaitement s’être tenu en mars 2018… Remplacez Edmond Batignole par un trafiquant lambda, le colonel SS par un supermarché hollandais et les porcs par de la bière, et vous obtenez le déclencheur d’une petite révolution à l’abbaye de Saint-Sixte !

Depuis le début de sa vente en 2005, la bière de Westvleteren est considérée comme une des (sinon la) meilleures bières au monde. Et à l’ABBET, ce point de vue est pleinement partagé et confirmé à chaque nouvelle dégustation tant ses arômes sont fins. Si on ajoute à cela la confidentialité de la production, dans un cadre modeste, par les moines eux-mêmes, et la difficulté à s’en procurer, c’est une aura quasi légendaire qui finit par entourer cette bière, vénérée par certains comme le Saint Graal des mousses.

Il y a quelques temps, l’ABBET avait présenté les moyens d’acheter de la Westvleteren. Une première méthode consistait à se rendre au bar In de Vrede, sur le site de l’abbaye, où l’on peut consommer les trois bières produites (la blonde, la 8 et la 12), et avec un peu de chances acquérir un pack de six bouteilles. Autre possibilité, appeler l’abbaye pour passer commande, indiquer le numéro d’immatriculation de votre véhicule et prendre note de la date de rendez-vous fixée par les moines pour récupérer votre achat.

Et c’est tout.

Sous le manteau…

Au vu de la difficulté à se ravitailler, quelques combines se sont montées avec le temps. En effet, certains se sont rapidement souvenus des grands parents, oncles, tantes, cousins au 12e degré, anciens camarades de CE1 qui habitaient à proximité de l’abbaye et ont ainsi pu passer commande régulièrement. Mais rien de bien méchant, au vu de la densité de population aux alentours. Et puis, afin d’éviter tout abus, chaque commande était limitée à 2 caisses (soit 48 bouteilles), mais surtout la vente était interdite aux professionnels (cavistes, restaurateurs,…etc). C’est d’ailleurs pour cette raison que les moines ne délivraient qu’un reçu (jamais de facture) et faisaient signer une attestation sur l’honneur que l’acheteur n’allait pas les revendre…

Seulement voilà : qu’est ce que l’honneur ? A-t-il encore un sens aujourd’hui ? Est-il bafoué si se dédire de sa parole est pleinement assumé ? N’est-il pas finalement qu’une préoccupation égocentrique ne permettant que l’apaisement de sa propre conscience dans un contexte sociétal en pleine mutation axé chaque jour un peu plus sur la surexposition au jugement d’autrui ?

Quel débat, long et stérile, dans lequel nous n’allons certainement pas nous engluer !

Revenons plutôt à nos moutons : une simple attestation n’ayant hélas jamais empêché un margoulin d’agir, les bières de Saint Sixte sont apparues de plus en plus ouvertement à la vente, d’abord chez des détaillants puis dans la grande distribution. Nombreux sont ceux qui ont, plutôt que de respecter la volonté des moines, saturé le standard de l’abbaye en programmant plusieurs téléphones simultanément, à raison d’un appel par seconde, pour obtenir leurs caisses dans un but lucratif! Ainsi, depuis plusieurs mois, il est possible de trouver de la Westvleteren un peu partout, souvent à prix d’or : 12 euros dans un bar du Val d’Oise, 20 euros chez certains cavistes parisiens, 50 euros dans un supermarché coréen et jusqu’à 300 euros à Dubaï ! Une marge plutôt intéressante, lorsque l’on sait que chaque canette coûte 1,80 euros sur place… Rien d’étonnant donc, à ce qu’une chaîne de supermarchés hollandaise (Jan Linders, pour ne pas la nommer) propose, en mars 2018, une vente exceptionnelle de 300 caisses de Westvleteren 12, réparties sur leurs 60 magasins. Vente limitée à 2 bouteilles par personne, à 9,95 euros pièce, et la pub qui va avec. Bien évidemment, le stock fut dilapidé dans la journée…

article supermarché west

La communauté réagit

Cette dernière vente a eu l’effet d’un électrochoc sur les moines. La chaîne Jan Linders a depuis présenté des excuses (visibles sur cette page), et tenté de se justifier en prétendant avoir organisé cette vente « pour permettre de faire connaître les bières de Saint Sixte, dans le respect des bières trappistes et sans but lucratif. ». Chacun jugera de leur bonne foi…

Mais la décision des moines fut sans appel. S’ils ont préféré n’engager aucune poursuite, ils ont décidé de s’attaquer à ce marché noir (Jef Van de Steen n’hésite pas à employer le mot mafia) en stoppant définitivement les commandes par téléphone. Ce sera donc désormais une vente sur leur site.

Un premier test est effectué le 11 juin 2019 : les 3000 bouteilles mises en vente partent en moins de deux heures. Second test le 21, même constat. La machine est lancée, la vente officielle commence le 26 juin.

Comment ça marche ?

La première étape pour se procurer de la bière est une inscription sur leur site, au moment de laquelle vous sont demandés une adresse, un numéro de téléphone, une adresse e-mail et le numéro d’immatriculation du véhicule qui passera récupérer la commande.

Une fois inscrit(e), vous pouvez accéder à un calendrier, où sont précisées les dates de commande. Mais il faut être rapide ! Pendant 1h30, 1500 caisses en moyenne sont mises en vente. Chacun est toujours limité à 2 caisses, mais il est possible de panacher (au sens figuré hein, rangez vos limonades) entre la Westvleteren 12 et la 8. Vous recevez alors, après règlement en ligne (par CB), un QR code à présenter lors du retrait à l’abbaye. Ne reste qu’à choisir, et c’est là une nouveauté, la date qui vous arrange parmi plusieurs pour aller chercher vos caisses. Les samedis sont bien évidemment plus chargés que les jours de semaine. Si aucune date ne vous convient et que le retrait vous est impossible, vous serez alors intégralement remboursés.

C’est aussi simple que ça ?

Oui et non… La communauté de Saint Sixte n’a pas changé ses objectifs de brassage, et ne vend que ce qui lui permet de subsister. Ce sont toujours 6000 hectolitres annuels qui sont produits, dont 4000 à 4500 destinés à la vente en ligne, le reste étant réservé au bar In de Vrede. Et le nombre d’inscrits étant énorme (4000 personnes déjà sur liste d’attente début août, et 26000 inscrits à la fin de l’été), le temps d’attente est forcément long. Très long.

A dater de votre inscription, il faut déjà patienter plusieurs mois avant d’avoir accès au calendrier des ventes. Mais pour satisfaire le plus grand nombre, les moines ont décidé de conserver un historique minutieux des commandes, et ainsi privilégier l’accès à celles et ceux qui n’ont pas pu commander depuis longtemps. Ce qui permet en plus de limiter les intentions de revente de certains…

Il va donc falloir s’armer de patience avant de déguster une Westvleteren, surtout si on y ajoute les 18 à 24 mois de garde préconisés par les moines. En attendant, il est toujours possible de se rendre à In de Vrede. A l’occasion d’un Trappist Tour avec l’ABBET, peut-être ?

brasserie Westvlet 2

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