Une barrique de rouge !

Dans un article précédent, nous avions déjà évoqué le Valdevegon, un vin rouge vieilli par les moines trappistes de Cardeña, en Espagne. Le cas n’est pas isolé, puisqu’à la Wijnstekerij Uelingsheide, la cave vinicole de l’abbaye de Lilbosch (Pays-Bas), pas moins de cinq types de vins sont proposés à la vente.

Cet article n’a pourtant rien à voir avec le vin. Une barrique de rouge, certes, mais c’est bien de bière que nous allons parler. En effet, lors d’un passage bref et inopiné à l’auberge de Potaupré pour déjeuner, puis d’un passage (tout aussi bref et inopiné) à la boutique de l’abbaye, une surprise de taille trônait sur le comptoir : une bouteille de Première (de Chimay rouge, donc) vieillie en barriques de chêne !

Conscience professionnelle oblige, une dégustation est rapidement planifiée avec un ami abbetien.

Premier constat, la bouteille, superbe, est quasi identique à sa sœur bleue. Première différence, la couleur de la sérigraphie, bien sur. Mais surtout, contrairement à la Grande Réserve qui est vieillie en fût, la Première est fermentée en fût de chêne. Une différence qui interpelle au premier abord, mais qui, après lecture du dos de la bouteille, ne change finalement rien. En effet, la mention « une bière exceptionnelle qui a bénéficié d’une triple fermentation et d’une maturation prolongée en barriques » apparaît sur toutes les bouteilles de Chimay vieillies en fût.

Chimay fûts

La famille au complet!

Seule véritable différence, la nature du fût, inconnue : là où la bleue indique une barrique de cognac, de rhum ou de whisky, la rouge indique seulement « chêne français, chêne américain »… Enfin, la date de mise en bouteille, mars 2018, nous montre que la garde est de presque un an au moment de la dégustation.

Dans le verre !

C’est joli… Une belle couleur cuivrée, légèrement trouble, une effervescence très fine, et une mousse crémeuse, très légèrement brune, qui se maintient assez longtemps.

Dans le nez !

C’est prometteur… Même quand elle est encore fraîche. La banane, le sucre et le caramel sont puissants mais harmonieusement mêlés. Un peu en retrait, un parfum d’éthanol, ce qui est surprenant dans la mesure où le titrage est « seulement » de 8 %… Mais cela s’estompe rapidement dès que la bière se tempère. Le bois est, lui aussi, présent, par petites notes.

Dans le gosier !

C’est… inattendu.

Fraîche, on retrouve tout de suite le sucre et le caramel détectés au nez, mais aussi et surtout un arôme (discret) de vieux rhum. Le fût est sans doute en cause(*). Mais cette attaque très sucrée est fugace, et rapidement on retrouve une saveur d’éthanol qui cède, tout aussi rapidement, sa place à l’amertume sèche des houblons. Enfin, une discrète arrière bouche maltée qui s’évanouit assez vite. Une bière très peu équilibrée donc, dont les saveurs se succèdent rapidement avec une intensité décroissante. On reste donc sur une impression finale de… fadeur.

Mais certains objecteront (à juste titre) que c’est une erreur de débutant que de boire une Chimay fraîche ! Nous attendons donc la mise en température patiemment, et en profitons pour avoir un débat de fond sur un sujet extrêmement important, mais impossible de se souvenir lequel dans l’immédiat.

Une fois à température, la donne change ! La saveur (assez désagréable) d’alcool a disparu, et la banane est toujours bien présente au nez. En revanche, une touche acidulée de levures fait son apparition en première bouche. Les houblons, secs et amers, suivent, puis on retrouve le vieux rhum et le bois, ainsi qu’un peu de vanille. Toutes ces notes sont cette fois d’intensités comparables, et donnent une impression globale de légèreté. La bière a donc gagné en homogénéité, à défaut de rondeur, puisque leur succession est toujours nette et assez fugace. Mais surtout, l’arrière bouche maltée que l’on retrouve s’évanouit toujours aussi rapidement. Frustrant…

Et donc ?

Cette Première vieillie en fût partait avec un handicap certain. La Grande Réserve vieillie elle aussi en fût nous avait habitués à une bière réellement exceptionnelle : lourde, capiteuse, charpentée, quasiment à boire en digestif, comme le précisait l’article que l’ABBET lui avait consacré. Qu’on l’aime ou pas, il s’agissait clairement d’une bière hors normes. C’est moins le cas avec cette Première, plus légère, et manquant, en comparaison, de caractère et de rondeur.

Toujours est-il que l’impression globale est légèrement frustrante, même si, dans l’absolu, on est TRÈS loin d’une mauvaise bière. Et puis, une bière peu ronde, dont les saveurs se succèdent et disparaissent aussitôt, n’est-ce pas une nouveauté intéressante pour une Chimay ?

A re-tester sans la bleue en tête ? Ou peut-être avec une garde plus longue ? A ce jour, cette cuvée de mars 2018 semble être la seule produite, et ne se trouver qu’à l’abbaye. Avis aux amateurs, multiplions les dégustations ! Testis unus, testis nullus…

(*) Ceci n’est pas une contrepèterie.

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