Ces chères disparues

Ora et labore. Tels sont les principes que doivent respecter les moines de la stricte observance.

Dès lors le travail manuel coïncide souvent avec celui des champs, avec les travaux agricoles dont les productions assurent la subsistance des communautés et dégagent des revenus pour les abbayes trappistes. La bière est rapidement présente dans beaucoup d’entre elles car hygiénique (même si on ne comprendra que plus tard pourquoi elle rend alors moins malade que l’eau), fortifiante (des céréales liquides finalement, soit un complément alimentaire bienvenu), et au besoin commercialisable assez aisément (les moines ne sont pas les seuls à apprécier ce divin breuvage).

Sur son site trappistbeer.net Cyril Pagniez présente plusieurs sources prouvant qu’à l’abbaye Notre Dame de la Trappe, à Soligny (Orne), la mère des abbayes trappistes où l’ordre apparaît en 1660, on brasse déjà au XVIIe siècle.

L’abbaye « fit l’objet d’une visite du R.P Dom Dominique Georges, supérieur et vicaire général de l’Etroite Observance, le 16 Novembre 1685. Au cours de cette visite, il fut reçu par l’abbé De Rancé.

Un témoignage de cette visite figure dans l’ouvrage « La vie du Très Révérend Père Jean Armand le Boutillier de Rancé… », par Pierre de Maupeou, et stipule que « …au bout du jardin, sur un ruisseau qui vient des étangs, il y a une brasserie pour faire de la bière. ». On y est également informé que : « Un Maître brasseur de la ville de Caen travailloit alors à une brasserie que la nécessité et les besoins des religieux incommodez du cidre obligeoit M. De La Trappe de faire faire. » »

La mention de brasseries trappistes ayant été en activité dans de nombreuses abbayes mais dont nous ne goûterons malheureusement jamais les produits car disparues depuis, se trouve régulièrement dans d’autres sources explorées par Cyril Pagniez, et nous nous proposons d’en évoquer quelques-unes ici. Nous vous les présentons en reprenant les descriptions qu’il en effectue sur son site, mais en ne nous attachant qu’à celles dont il détient également des objets dans sa prodigieuse collection, à laquelle il nous a généreusement donné accès.

 

L’abbaye Sainte Marie du Mont des Cats

Débutons par une abbaye déjà évoquée ici…et qui propose à nouveau sa bière, mais brassée par Chimay, l’abbaye Sainte Marie du Mont des Cats, où une brasserie est installée dès 1847.

Nous vous renvoyons donc à notre précédent article :

https://abbetrappiste.com/2015/08/25/une-trappiste-francaise-cest-pas-gagne/

Et y ajoutons toutefois quelques précisions de Cyril Pagniez :

« En 1896, on procède à la modernisation du secteur industriel de l’abbaye. La petite brasserie qui tombait en ruines est rebâtie. Comme chacun sait, une bonne eau est à la base d’une bonne bière. C’est la raison pour laquelle est installée une machine à vapeur de 40 chevaux, nécessaire au pompage d’une eau pure. La capacité de la brasserie était d’une centaine d’hectolitres et la bière était vendue à l’époque 25 F l’hectolitre.

Ce savoir-faire, ce souci de modernité apportent une excellente renommée à la production de l’abbaye, comme en témoigne le Père Eugène Arnoult dans son livre, en 1898 : « Le commerce de la bière des PP Trappistes s’étend au loin, dans les grandes villes du Nord, à Paris et dans toute la France. Leur produit, sous le nom de ‘bière fine’, a une réputation bien méritée : sa couleur blonde, sa légèreté, la finesse des houblons employés en font une digne rivale du pale ale tant renommé »

En 1900, les trappistes, au nombre de 70, employaient une cinquantaine d’ouvriers laïcs qui les secondaient dans leur travail quotidien : brasserie, fromagerie, exploitation agricole…

Marquées par les lois de la séparation de l’Eglise et de l’Etat mises en œuvre au début du siècle, une bonne partie des moines se réfugie à Watou en Belgique, dans une ferme louée (malgré le dépôt au Sénat le 2 décembre 1902, d’une proposition d’autorisation pour toutes les maisons cisterciennes, le gouvernement n’accueille pas les demandes de 4 maisons dont Chambarand et Saint Marie du Mont. Saint Marie du Mont étant critiquée sur le fait que « Cet établissement a mauvaise réputation… Il s’occupe à peu près exclusivement d’une importante brasserie »). Devant ces difficultés, la production de bière vient même à cesser en 1905. »

Trois documents (parmi d’autres) attirent notre attention dans la collection de Cyril Pagniez:

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Une étiquette, déposée en 1891 et destinée à être « apposée sur des bouteilles, caisses et fûts contenant de la bière ». Elle n’indique pas clairement la mention Mont des Cats mais « Bière des RRPP Trappistes » (soit « Révérends Pères Trappistes », le pluriel étant marqué par le redoublement de la lettre initiale, indication reprise aujourd’hui sur les produits de Chimay).

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Et ces deux publicités, dont ce savoureux entrefilet extrait d’un numéro du Figaro de 1889!

 

L’abbaye de Sept Fons

Ce sont cette fois deux étiquettes qui nous indiquent l’existence de cette bière, brassée jusqu’en 1935…à l’instigation d’un père abbé venu directement du Mont des Cats! La 1ère destinée à orner les bouteilles (vers 1900), la seconde mentionnant les nombreux prix décrochés par ce breuvage bourbonnais:

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Les informations suivantes sont donc, comme toutes celles qui suivront, extraites du site trappistbeer.net:

« Dom Sébastien n’était abbé du Mont des Cats que depuis quatre années, lorsqu’en 1887 il fut élu abbé de Sept-Fons et Vicaire Général de la Congrégation de Rancé. Il accepta cette nouvelle charge, tout en restant supérieur du Mont des Cats et administrateur des Catacombes [à Rome].

Afin de redresser les finances de Sept-Fons, Dom Sébastien se décida rapidement (probablement entre 1887 et 1890), d’ouvrir une brasserie, dans la tradition de Tilburg et des abbayes belges. Si la première année fut pleine de promesses, les années suivantes firent progressivement découvrir que le choix d’industrie était un échec dans cette région ou la population est plus habituée à boire du vin : malgré une bière de qualité (blonde et brune de fermentation basse), qui est jugée « parfaite » par des brasseurs extérieurs, sa capacité démesurée (40.000 hl) est un véritable gouffre financier pour la communauté qui emploie de nombreux laïcs. Les bières des pères trappistes étaient vendues en bouteille, comme l’atteste l’étiquette ci-dessus, et elles furent récompensées par des médailles à plusieurs concours (médaille d’or à l’exposition des brasseries françaises de Paris en 1891, médaille d’or de l’académie des sciences et arts industriels de Bruxelles, et grand diplôme d’honneur du concours international de Bruxelles en 1892), ce qui confirme leur haute qualité gustative.

Toutefois, la brasserie de l’abbaye de Sept Fons connut une existence des plus courtes…elle est vendue en 1904 à une société anonyme dénommée « brasserie de sept fons » et passe ainsi sous le contrôle des brasseries de la Meuse. La bière de Sept Fons remporta de nouveau, par la suite, des distinctions lors de concours prestigieux. La société anonyme produisant cette bière cessera malheureusement toute production vers 1935. »

 

L’abbaye Notre-Dame de Chambarand

« Arrivés en 1868 sur le plateau de Chambarand, les Pères Trappistes ont commencé la fabrication de la bière en 1872. Pour l’élaboration de leur bière, les Pères Trappistes réalisaient une fermentation haute entre 15° et 20°. Mais l’utilisation de ce procédé entraînait des problèmes de conservation ; pour remédier à ce problème, un maître brasseur bavarois fut engagé en 1885 et mit en place un procédé de basse fermentation vers 1890. On sait qu’en 1888, le RP Abbé de Chambarand demanda, lors du Chapitre général qui se tint à Sept-Fons qu’il lui soit permis d’agrandir son hôtellerie [Le registre de Tamié précise entre parenthèses : (de ses caves à bière) ] et proposa de dépenser pour cela 18 000 francs ; le Chapitre général lui en donna le pouvoir.

Grâce aux blocs de glace qui étaient stockés en hiver dans des caves, les Pères Trappistes purent garantir une bière de qualité égale en toutes saisons. La bière, pasteurisée, est composée uniquement d’orge et de houblon. Des témoignages attestent que « c’était une bière apéritive, digestive et nourrissante, à prendre pendant les repas ou entre les repas comme boisson rafraîchissante et tonique. ». Vendue en caisses de 25 bouteilles et fûts de 25 à 100 litres, on la trouvait entre une ligne Vesoul, Saulieu et Nice. En 1897, Dom Chautard est élu abbé de Chambarand. Au début du XXème siècle, au moment de la suppression des congrégations, il ne peut rien faire pour empêcher la fermeture de l’abbaye qui a lieu en 1903. (malgré le dépôt au Sénat le 2 décembre 1902, d’une proposition d’autorisation pour toutes les maisons cisterciennes, le gouvernement n’accueille pas les demandes de 4 maisons dont Chambarand et Saint Marie du Mont. Chambarand étant critiquée sur le fait que « le but principal de cette communauté est la direction d’une importante brasserie »)

En 1903, les pères Trappistes cédèrent leur activité à M. DUMASDIER, de Roybon. La brasserie conserve son nom de « Brasserie de la Trappe de Chambarand ». L’exploitation de cette Brasserie, suite à des difficultés financières, cessa en 1922. En 1931, des religieuses remplacèrent les pères et s’orientèrent vers la fabrication du fromage. »

Un document original pour illustrer la production de cette bière dans l’Isère, la facture d’un certain Deseilligny pour 108 litres de bières en fûts de 52 et 56 litres (contenances originales, l’abbaye indiquant dans les conseils d’utilisation suivant la facture qu’elle s’autorise par commodité une tolérance de 5 à 6L par fût!) expédiés par le train et réglés par mandat.

Ce document indique le prix de 35 anciens francs l’hectolitre. En utilisant le  convertisseur francs/euros de l’insee, (https://www.insee.fr/fr/information/2417794) , 35 francs valeur 1901 équivalent à 135 euros de 2016, prix somme toute raisonnable.

Chambarand 1

Chambarand 2

 

L’abbaye de Notre-Dame de l’Immaculée conception à Tegelen (Pays-Bas)

Craignant les mesures gouvernementales anti-religieuses, Dom Benoit Wuys, abbé de Westmalle, accepte en 1884 un don de 15 000 florins d’un prêtre de Wareghem pour bâtir  un monastère « refuge » dans le Limbourg hollandais, à Tegelen, lieu propice à la solitude et au travail des terres agricoles environnantes.

« Le couvent ayant été fondé par des moines de Westmalle, il n’est pas étonnant qu’on ait pu y implanter une brasserie. La production de bière était en effet déjà bien établie au sein de l’abbaye de Westmalle à l’époque.

C’est donc au printemps de 1891 que fut démarrée, au sein du couvent, la construction d’une brasserie. Celle ci fut achevée la même année en Automne et l’on put dès lors brasser de la bière de fermentation basse, dénommée Lager. Cette bière titrait 4% alc. vol.

Cette bière fut embouteillée en bouteilles à bouchon à étrier de 30 centilitres. Ces bouteilles portaient une étiquette avec le nom de la bière. Les matières premières étaient achetées à l’extérieur de l’abbaye. »

La voici justement cette étiquette apposée sur les bouteilles:

Tegelen

« La bière était destinée en premier lieu pour la consommation personnelle des moines mais une production fut également lancée à destination des invités du monastère. Chaque moines avait droit quotidiennement, lors du dîner, à 2 cannettes de ladite bière. Vers la fin des années 1930′, la production annuelle avoisinait environ 250 hectolitres. La bière était aussi vendue à l’extérieur, notamment dans la région de Venlo. Elle était livrée à domicile par triporteur.

En 1947, la brasserie fut stoppée car les matières premières étaient très difficiles à obtenir. L’abbaye s’est alors orientée vers la production de cidre.

Le bâtiment de la brasserie existe encore à l’heure actuelle. »

Ci-dessous, une photographie de la brasserie en activité dans la première moitié du XXe siècle:

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L’abbaye d’Engelszell (Autriche)

Évidemment, vous savez bien que cette abbaye brasse de nouveau depuis 2012. Mais elle a renoué là avec une tradition multiséculaire, stoppée en 1932.

« Dans le village d’Engelhartszell, en haute Autriche, se niche l’abbaye d’Engelszell, unique abbaye trappiste Autrichienne, fondée en 1293. Les moines trappistes arrivèrent à l’abbaye vers 1926, en provenance de l’abbaye d’Oelenberg en Alsace, et poursuivirent l’activité de brassage ancestrale. Les rares informations dont nous disposons laissent apparaître une production de bière à compter de 1590, celle ci s’étant ensuite poursuivie jusqu’en 1932 sous l’égide des trappistes. Le monastère, dont l’Eglise est de style Rococo, n’occupe plus aujourd’hui qu’environ huit moines. »

Sur son site, Cyril Pagniez indique qu’ « Hormis un sous bock et des étiquettes, tous très difficiles à dénicher, on ne connaît pour ainsi dire pas de matériel publicitaire de cette brasserie. »

C’était sans compter sur sa persévérance, dont témoigne cette magnifique plaque émaillée dénichée récemment, datant des dernières années d’activité de la brasserie et réalisée par l’émaillerie Pittnerwerke, Wien, XIII:

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L’abbaye de Mariawald (Allemagne)

Fondé à l’emplacement d’un lieu de pèlerinage en 1480, le monastère est occupé par des moines trappistes à partir de 1860.

« Ce n’est qu’en 1891 que l’église abbatiale construite dans le style gothique put être inaugurée. L’élévation du monastère au rang d’abbaye intervint en 1909 et les moines purent enfin envisager l’avenir avec un peu plus de quiétude. C’était sans compter sur le mouvement national socialiste qui, dès 1941 les bannit et les expulsa pour la troisième fois de leur histoire.

Une fois qu’il eurent réintégré le monastère en 1945, celui ci était à nouveau fortement endommagé. Fidèles à eux mêmes, les moines se remirent à l’ouvrage.

Depuis cette date, l’abbaye de Mariawald, de nouveau redressée, accueille une communauté de moines trappistes actuellement au nombre d’une quinzaine.

Une brasserie fut mise en place au sein de l’abbaye. Celle ci produisit de la bière sur place jusqu’en 1956 environ, date à laquelle des problèmes d’approvisionnement en matières premières obligèrent les moines à stopper la production. »

De cette brasserie restent plusieurs objets.

Des sous-bock, dont le suivant datant d’avant-guerre:

Mariawald 1930

Et des verres, dont voici un exemplaire de 1950:

Mariawald verre

 

L’abbaye Marija Zvijezda de Banja Luka (République serbe de Bosnie)

Abbaye-fille de la précédente puisque son fondateur, Franz Pfanner, était sous-prieur de l’abbaye de Mariawald avant de fonder « l’étoile de Marie » en 1870 (quoique ce dernier soit passé entre temps réorganiser l’abbaye romaine de Tre Fontane…), il est logique de terminer par celle-ci.

L’histoire prouvant que les abbayes-filles brassent quand les abbayes-mères le faisaient, pas de surprise à ce qu’une brasserie s’installe très vite en Bosnie.

« On dispose d’assez peu d’informations sur cette brasserie. Il semblerait que celle ci ait été fondée en 1875, et l’on sait toutefois que celle ci brassait déjà en 1881 (environ 547 Hl), et que ce volume alla croissant dans les années qui suivirent (6500 hl, puis jusqu’à 50.000 hl en 1898, pour redescendre autour de 6000 hl en 1907…). Les moines brassèrent de la bière d’abord pour leur propres besoins (ce qui représentait, à raison d’environ 200 moines présents en 1881, près de 275 litres de bière par an et par moine…).

Par la suite, la bière fut produite également pour le village voisin, et probablement donnée aux nécessiteux pendant un temps, puis fut ensuite plus largement commercialisée.

Il est probable que cette bière fut de fermentation basse, ce que sembleraient attester des matériels tchèques et allemands sur place. En 1889 il fut décidé d’étendre et de moderniser la brasserie, et les nouveaux équipements furent installés par des tchèques. La nouvelle brasserie fut achevée à la fin de 1897 et la méthode de brassage fut enseignée aux moines par Elegius Blavart, de Brno (Moravie, CZ). Les capacités de production ayant été largement étendues, il fallait maintenant vendre, et ce fut une toute autre histoire. En effet, des problèmes survinrent avec des brasseurs concurrents qui ne souhaitaient pas voir s’effriter leur monopole régional.

Les moines essayèrent un temps de cultiver leur propres houblons mais finirent par renoncer et l’importèrent finalement de Slovénie.

Pendant la seconde guerre mondiale, le gouvernement Croate mit la main sur la brasserie, puis ce furent les communistes. La brasserie de Banja Luka, reste toujours actuellement une des plus grandes brasseries de République Serbe de Bosnie (Republika Srpska). « 

Reste du temps où les moines contrôlaient la brasserie l’étiquette suivante:

abbaye bosnie

 

Comme indiqué en introduction, d’autres abbayes trappistes ont brassé et Cyril Pagniez en conserve des témoignages que vous retrouverez ici:

http://www.trappistbeer.net/trappist_portal.htm

Il s’agit des abbayes de Melleray (Loire Atlantique) dont la brasserie était en activité au XIXe siècle, de celle d’Oelenberg (Alsace) qui a perduré jusqu’à la 1ère Guerre Mondiale, de Notre-Dame du Gard au sujet de laquelle un religieux évoque dans un courrier en 1835 « sa brasserie », de Notre-Dame du Port-du-Salut (Mayenne), de Notre-Dame du Bon repos (Saint-Julien-de-Cassagnas, Gard) en activité seulement 5 ou 6 ans à la fin des années 1870, de Notre-Dame de Bonne-Espérance (Echourgnac, Dordogne), et enfin d’une abbaye algérienne, Notre-Dame de Staouéli active avec certitude au XIXe siècle.

Nous avons simplement choisi de ne pas les évoquer davantage ici car étant dans l’incapacité de les accompagner d’objets témoignant de leur existence.

Et, qui sait, certaines retrouveront peut-être un jour le goût de la bière comme l’histoire récente le prouve…