L’abbaye de Scourmont, moteur économique du pays de Chimay

Pour la 1ère fois ce week-end, l’ABBET emmène ses membres à l’abbaye de Scourmont, dont la bière est mondialement connue sous le nom de « Chimay ».

Chimay 1

Pourquoi avoir jusqu’ici évité ces lieux ? Pour les raisons qui reviennent constamment quand on évoque cette bière : une très grosse production (un temps la moitié de la production trappiste mondiale…mais Spencer doit modifier cette proportion), un produit connu de tous, et trouvé partout ou presque.

Il suffit de taper « Chimay » sur un site de vente en ligne pour voir les références proposées couvrir plusieurs pages : bleue, rouge, triple, dorée bien sûr, mais également grande réserve sérigraphiée en 75cl, en jeroboam ou en mathusalem, Chimay vieillie en barrique, coffret trilogie ou quadrilogie avec verre, édition spéciale bouteille de 1956, coffret métal, coffret étui bois, verres, plateau, Chimay spéciale cent cinquante, ouvre-bouteille, casquette, canister métal Chimay bleue, packs de 4 ou de 12, plaque Chimay triple, rouge ou Chimay pères trappistes,  t-shirt, jeu de cartes…

L’espace de dégustation lui-même (l’auberge de Poteaupré) pousse au maximum l’exploitation économique de la bière, sans chaleur et en facturant toute commande au prix fort.

On en oublierait presque que Scourmont brasse d’excellentes bières et qu’abbaye et brasserie ont toujours eut le souci de la population du pays de Chimay. Ce que nous explique une fois de plus Jef Van den Steen dans son ouvrage de référence Les trappistes, bières de tradition (éditions Racine).

 

Un développement constant

 

En effet, l’installation des moines trappistes en 1850 répond au souci du curé de Virelles, un village voisin de Chimay, de développer l’agriculture dans la région pour compenser la perte des emplois dans la métallurgie, ces derniers s’étant déplacés alors vers les nouvelles régions houillères de Belgique.

Ce sont les moines de Westvleteren qui essaiment alors près du Mont des Secours, les religieux de Westmalle ayant refusé à plusieurs reprises les terres proposées par le prince de Chimay Joseph de Riquet. La terre est mauvaise, les marécages nombreux, mais les moines s’attellent à la tâche, extraient 2600m3 de pierrailles, défrichent, et parviennent à aménager une terre agricole satisfaisante…quoiqu’il leur faille une vingtaine d’année avant de récolter de l’orge de qualité.

Une petite laiterie est alors ajoutée en 1859, améliorée les années suivantes.

C’est en 1861 que l’autorisation de brasser est accordée aux moines…qui dès le départ ont l’ambition de ne pas brasser uniquement pour les seuls moines de l’abbaye puisqu’ils construisent en plus de leur brasserie un moulin à farine et un concasseur de malt actionnés par une machine à vapeur.

Le premier brasseur connu est le frère Benoît, qui produit vraisemblablement une bière de fermentation basse…vite remplacée par le choix d’une bière forte, brune de haute fermentation, inspirée apparemment de Westvleteren qui brasse depuis 1839. Elle s’accompagne toutefois d’une bière de table plus légère…qui, longtemps réservée aux moines de l’abbaye, est commercialisée depuis quelques années. Vous trouverez d’ailleurs la Chimay dorée au fût lors de notre soirée Au Cœur du Malt III le 18 novembre.

Les moines décident rapidement de vendre leur bière forte, conditionnée en bouteilles de 75cl.

Ainsi en 1874, Auguste Malengreau, auteur d’un ouvrage sur les couvents de la région de Chimay, indique que « la brasserie, construite d’après les techniques les plus avancées, produit une bière excellente qui jouit d’une grande renommée dans la région, et que les trappistes expédient en quantités considérables vers des régions lointaines. La bière est forte et nourrissante, mais les trappistes ne la boivent pas eux-mêmes. Ils brassent une bière plus légère destinée à leur propre consommation ».

Les médecins et chimistes louent également la production de Scourmont, décrite alors comme « boisson hygiénique, très nourrissante et dépourvue de produits chimiques et de matières premières médiocres, d’une durée de conservation de plus de dix ans » et surnommée « bière de santé ». Le frère Freddy Lebrun va jusqu’à la qualifier de boisson miraculeuse puisqu’il écrit alors « qu’il est prouvé que d’aucuns doivent leur guérison à cette bière ».

En 1871, Scourmont est érigée en abbaye sous le nom de Notre-Dame-de-Saint-Joseph (rebaptisée plus tard Notre-Dame-de-Scourmont).

A partir de 1875 la brasserie produit deux bières : une « bière forte hygiénique » et une « bière forte goudronnée », référence au traitement des tonneaux de bois dans lesquels s’opèrent garde et maturation.

L’aménagement croissant de voies de chemin de fer reliant Chimay aux grandes villes, dont Paris dès 1860, va accélérer la conquête des nouveaux marchés par la brasserie de Forges (le nom exact du village où se situe l’abbaye). Machine à vapeur, équipements de taille, goudronnage des fûts, exportation par le train : c’est sûr, dès le départ les moines de Chimay ont souhaité que leurs bières rencontrent un large public. La situation actuelle n’est que le fruit de 150 ans d’efforts pour produire en quantité et répandre aussi loin que possible les bières de l’abbaye.

Évidement les deux guerres mondiales ont porté de durs coups à la brasserie. Comme beaucoup d’autres les moines n’ont pas d’autre solution que de quitter l’abbaye réquisitionnée par les Allemands en 1942. S’ils louent un temps la brasserie Caignet, sise à Momignies, le village où ils ont trouvé abri, pour brasser leur propre bière, l’état lamentable dans lequel ils retrouvent abbaye et brasserie en 1944 les incite à tout repenser dans le processus de production. Avec le précieux concours du professeur Jean Declerck de la Haute école de brasserie de l’université de Louvain, auteur en 1948 d’un Cours de brasserie en 2 tomes, et conseiller de Scourmont jusqu’à sa mort en 1978.

Les moines commencent par isoler la cellule souche de la levure que la brasserie utilise toujours actuellement. Ils investissent ensuite dans des cuves carrées en inox et montent un laboratoire de contrôle du brassage.

Le premier résultat ne tarde pas : la Chimay rouge est soutirée dès 1948 par la nouvelle chaîne d’embouteillage automatisée. Cette cuvée est lancée à l’époque de Pâques.

C’est donc logiquement à Noël qu’apparaît l’année suivante la Chimay bleue, d’abord réservée à cette période de fête puis brassée toute l’année dès 1954. Pour l’occasion est alors créée une 2e salle de brassage avec des réservoirs de 175 hectolitres.

La Chimay « blanche» apparaît en 1966, et les perfectionnements techniques ne s’arrêtent plus, permettant des bénéfices toujours plus importants, et en tout cas nettement supérieurs aux besoins de la communauté monastique.

Chimay 2

 

Faire vivre le pays de Chimay

 

Dilemme donc, car l’activité peut nuire à la vie monastique, mais la santé florissante de la brasserie est une exception dans une région économiquement sinistrée.

En 1974 alors les moines décident de profiter du changement de leur chaîne d’embouteillage pour déplacer l’atelier d’embouteillage mais également les services commerciaux et administratifs en dehors de l’abbaye, et pour les confier à une nouvelle société indépendante du monastère, la SA Bières de Chimay. Dit autrement, les moines ont été dépassés par un succès qu’ils ont néanmoins tout fait pour provoquer. Mais en implantant leur nouveau site à Baileux, à 10km de l’abbaye, ils permettent une recrudescence de l’emploi dans la région.

Dès lors le choix du volume est assumé sans états d’âme. 3 brassins par jour dès 1983, une nouvelle modernisation en 1996 portant la capacité des cuves à 250 hectolitres.

Aujourd’hui la Chimay est exportée dans plus de 40 pays (environ la moitié de la production de 175 000 hectolitres/an), 70 personnes travaillent pour la SA bières de Chimay, et le volume produit continue d’augmenter de quelques % chaque année, d’autant que depuis 2011 c’est elle qui brasse également la Mont-des-Cats pour l’abbaye française Sainte-Marie-du-Mont.

En parallèle une fondation comme la Wartoise (évoquée cet été lors de l’interview sur notre site d’Audrey Claessens) finance les projets de jeunes et soutient l’économie et l’emploi dans la région.

https://abbetrappiste.com/2017/07/18/audrey-claessens-mon-oeuvre-prendra-place-sur-le-rond-point-en-face-de-la-brasserie/

Alors oui, pour les défenseurs d’une bière trappiste plus confidentielle, pour ceux qui pensent que la rareté est gage de bonnes pratiques, de traditions respectées, Chimay interroge, voire nuit à l’image des bières trappistes.

Mais il n’est peut-être pas si facile de catégoriquement condamner les choix opérés par la communauté monastique du Hainaut, qui va bien au-delà de l’obligation faite par l’AIT d’employer une partie des bénéfices pour financer les œuvres caritatives de l’abbaye.

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