Aux sources de la polémique Rochefort

Abbaye de Saint-Rémy, Rochefort, (CC Grentidrez Wikimedia)

Abbaye Notre-Dame de Saint-Rémy, Rochefort, (CC Grentidrez Wikimedia)

L’abbaye Notre-Dame de Saint-Rémy, à Rochefort (Wallonie), a pour l’instant été évoquée sur ce site essentiellement à travers ses produits : trois bières, à savoir la 6, la 8, qui remporte tous les suffrages au sein du bureau de l’ABBET, et la 10, surnommée à juste titre la « merveille ».

Le sujet est tout autre aujourd’hui, puisque nous vous présentons une problématique à laquelle doit fait faire face l’abbaye depuis quelques années. En effet, l’entreprise Lhoist, un des leaders mondiaux de production de chaux, a pour projet d’approfondir la carrière de la Boverie, voisine de l’abbaye. D’après les moines, cet approfondissement risque de tarir ou de polluer l’eau de la source qu’ils utilisent pour le brassage, la source Tridaine. Auquel cas, la production et la qualité de la bière s’en ressentiraient forcément, pour le bonheur de nos foies mais le malheur de nos palais, et surtout des moines. Lhoist assure de son côté que son projet préservera la qualité de l’eau, et que les deux activités sont compatibles. Pour débroussailler un peu le terrain, commençons par une brève présentation des acteurs de cette affaire.

Les protagonistes

  • La source Tridaine :

Découverte à la fin du XVIIIe siècle par les moines en creusant une galerie dans la mine de galène (minerai de plomb) qu’ils exploitaient alors, elle appartient à l’abbaye depuis 1833. L’exploitation de la mine a cessé, mais la ville de Rochefort a percé une galerie en 1892 pour capter l’eau de la nappe, d’une qualité si remarquable qu’aucun traitement pour la rendre potable n’est nécessaire. Cette galerie, encore en fonction aujourd’hui, permet de capter 500 000 m3 d’eau par an en moyenne. Une centaine parvient à Notre Dame de Saint Rémy pour son fonctionnement et la brasserie. Les 400 000 m3 restants sont offerts à la ville de Rochefort et alimentent 4800 habitants en eau potable. Cette distribution à la commune est gratuite car aucun pompage n’est mis en place, l’eau s’écoulant simplement par gravité.

En cas de forte sécheresse, comme en 2011, la source ne débite plus suffisamment d’eau pour satisfaire cette demande. Les moines utilisent alors l’eau d’un puits sur leurs terrains, le « puits de Neuville », et la ville de Rochefort achète de l’eau au barrage de Nisramont, distant de quelques kilomètres.

  • La carrière de la Boverie :

Propriété de l’entreprise Lhoist Industrie S.A., la carrière de la Boverie est exploitée depuis 1956. Chaque année, près de 2 millions de tonnes de pierre en sont extraites, dont 1,3 millions de tonnes de calcaire d’excellente qualité, utilisé pour produire 400 000 tonnes de chaux. Les revenus générés sont très importants, puisque les recettes fiscales annuelles sont de l’ordre de 5,9 millions d’euros, dont 20% environ vont aux pouvoirs locaux. Une centaine de personnes travaille directement sur le site, et en comptant les emplois indirects, la carrière emploie au total 468 personnes.

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Localisation de l’abbaye, de la carrière, et de la source Tridaine.

Une cohabitation harmonieuse qui devient houleuse

Pendant des années, tout va bien. Des précautions sont cependant prises afin que l’exploitation ne risque pas d’altérer la source : en octobre 1984, l’abbaye, la ville de Rochefort et l’entreprise Lhoist signent une convention, dont un extrait est présenté ci-dessous, afin de limiter la profondeur des forages.

Article 2. Une zone sphérique de protection d’un rayon de 250 m. autour du point d’émergence principal de l’eau de TRIDAINE sera maintenue inexploitée. La cote de ce point est de + 211,45 m. par rapport au niveau de la mer.

Article 3. Autour de la zone de protection, l’exploitation ne descendra pas sous la cote + 220 m. par rapport au niveau de la mer. Cette limitation pourra être adoucie ultérieurement s’il est démontré que l’exploitation à un niveau inférieur ne risque pas de porter préjudice à TRIDAINE ; à ce sujet, l’avis du service géologique de Belgique sera déterminant.

Extrait de la convention signée le 1eroctobre 1984 par la ville, Lhoist et l’abbaye.

En résumé, il est convenu qu’au plus profond, la carrière peut atteindre une altitude de 220 m au-dessus du niveau de la mer, soit 10 m environ au-dessus de la source, mais que, sur avis des autorités compétentes, ce niveau peut être réévalué. Cette altitude limite, atteinte aujourd’hui, permet une exploitation de calcaire jusqu’en 2023.

Mais, à partir de 2006, l’entreprise Lhoist songe à un approfondissement de la carrière. Les moines l’apprennent en constatant le tarissement (pendant quelques heures) de la source. L’entreprise Lhoist leur confirme alors qu’un forage d’essai a été entrepris sous la cote convenue. Une fois le forage interrompu, la source a retrouvé son débit normal.

Ce projet d’approfondissement, qu’en est-il exactement ?

L’entreprise Lhoist envisage une extension de la carrière en creusant dans la zone rocheuse contenant la nappe (l’aquifère, en termes géologiques) jusqu’à une altitude de 160 m, ce qui lui permettrait de poursuivre son activité jusqu’en 2046. Mais cette fois, afin d’éviter tout risque de tarissement de la source, le projet comporte également la mise en place de trois puits afin de pomper l’eau à une altitude de 80 m, qui alimenteraient en eau la source Tridaine.

Le projet a été présenté au public sous la forme d’une brochure, disponible ici, et sous la forme d’une vidéo que vous pouvez visionner ici.

D’après Lhoist, ce projet présente plusieurs avantages : en plus de pérenniser les 468 emplois concernés, un pompage permettrait d’obtenir un débit plus constant à la source Tridaine, et l’eau, en raison de la plus grande profondeur du captage, devrait être d’aussi bonne qualité, voire meilleure. Ainsi, la qualité de la bière ne serait pas affectée.

D’accord, mais est-ce faisable ?

Pour répondre à cette question, la ville, l’abbaye et l’entreprise font réaliser une étude de faisabilité par des experts géologues. Cette étude, décidée par une nouvelle convention signée en 2008, est encadrée par le « Groupe de travail Tridaine », constitué de représentants des trois parties, du SPW (Service Public de Wallonnie) et du département de géologie du FUNDP (Facultés Universitaires de Notre Dame de la Paix).

Cette étude doit se dérouler en deux phases :

  • une phase « passive », qui a pour but de collecter toutes les données nécessaires à une connaissance exhaustive du sous-sol.
  • Une phase « active » et réversible, comportant des pompages d’essai de longue durée.

Malgré les réserves de la ville et de l’abbaye, comme le montre l’extrait du PV du Conseil Communal ci-dessous,  l’accord est conclu et l’étude de faisabilité est effectuée.

Extrait du Procès-Verbal du Conseil Communal de Rochefort du 30 juin 2008

Extrait du Procès-Verbal du Conseil Communal de Rochefort du 30 juin 2008

Le rapport complet de l’étude est remis en mai 2012 et est disponible ici : partie 1 / partie 2. Si toutefois vous faites partie des 99,9 % de la population qui ne sont pas géologues de formation, les conclusions générales sont disponibles .

Là où la situation s’emballe…

La phase passive s’effectue sans encombre. Mais, pour l’abbaye, le passage à la phase active risque de polluer ou tarir la source. C’est donc précisément ce point qui oppose l’industrie Lhoist et l’abbaye, et qui va s’amplifier jusqu’à atteindre la plus haute juridiction administrative du pays… Une frise des évènements détaillés ci-dessous est disponible ici.

En mai 2013, l’entreprise Lhoist demande un permis d’environnement et un permis d’urbanisme afin de commencer le forage des puits. Comme pour toute demande de permis environnemental, une enquête publique est ouverte le 17 juin. Le 18, l’abbaye de Notre Dame de Saint Rémy organise une conférence de presse, lors de laquelle elle affirme son opposition au projet, puis, dans la foulée, le nouveau ministre de l’Environnement, Philippe Henry, soulève l’idée de la rédaction d’un arrêté définissant une zone de prévention autour de la source Tridaine. En se penchant sur cette affaire, il annonce qu’il sera « très attentif à la défense d’un patrimoine culturel important qu’est la source utilisée pour la production des Trappistes de Rochefort ». Et voilà comment une petite source devient une affaire d’état !

Reprenons le cours des évènements : le 1er juillet, les résultats de l’enquête publique tombent : 2000 personnes sont pour le passage à la phase active, 8600 contre. Visiblement, ce résultat n’a pas beaucoup de poids, puisque le 14 août, l’administration wallonne délivre à l’entreprise Lhoist le permis d’urbanisme. Le permis environnemental est quant à lui octroyé  au début du mois d’octobre. La réaction de l’opinion publique ne se fait pas attendre, puisque des comités de soutien apparaissent (le « Comité Source Tridaine » notamment), des pétitions fleurissent, et des associations déjà existantes (de spéléologie, d’écologie,…) prennent le parti de l’abbaye.

Pendant ce temps, l’idée de la zone de prévention fait son chemin : une seconde enquête publique est ouverte à ce sujet le 15 janvier 2014 (elle se clôturera environ un mois plus tard, et aboutira à un arrêté ministériel détaillé plus loin). Quelques jours plus tard, l’entreprise Lhoist présente le projet d’approfondissement à ses collaborateurs, fournisseurs et sous-traitants lors de deux soirées d’informations, les 20 et 21 janvier 2014.  Le 25, des artistes et des habitants de Rochefort tournent un clip musical pour exprimer leur opposition au projet («ne touchez pas à la tridaine», des Samouraïs de iD eaux).

Coup de tonnerre le 31 janvier 2014 : le ministre Henry retire à Lhoist le permis environnemental, estimant que les garanties pour maintenir la qualité de l’eau sont insuffisantes.

Inutile de dire qu’après ça, forcément, l’ambiance devient tendue…

Le ministre Henry encourage pourtant le dialogue pour trouver un compromis, et suggère de pomper l’eau du puits de Neuville (souvenez-vous, celui qui a déjà été utilisé en 2011) pour approvisionner l’abbaye en eau. C’est dans cet esprit de conciliation qu’est organisée le 10 mars une réunion entre les autorités communales de Rochefort, et les représentants de l’entreprise Lhoist et de Notre Dame de Saint Rémy. Frère Jean Paul Wilkin, représentant de l’abbaye, n’est pas présent mais dit, dans sa lettre déclinant l’invitation, rester ouvert au dialogue…

Le 3 avril 2014, l’entreprise Lhoist introduit un recours au Conseil d’Etat belge, afin d’obtenir l’annulation de la décision ministérielle. Sa décision, encore à venir, pourra peut-être apporter un point final à cette polémique, face à laquelle chacun campe fermement sur ses positions.

Les arguments de chacun

Côté Lhoist…

En ayant recours au Conseil d’Etat, l’entreprise Lhoist avance que :

  • Les 468 emplois concernés par l’exploitation sont pérennisés jusqu’à 2046.
  • Les pompages de test avaient été décidés par la convention Tridaine de 2008.
  • Cette phase de test est réversible à 100%.
  • L’eau étant pompée à une plus grande profondeur, sa qualité sera au moins équivalente à aujourd’hui, voire meilleure.
  • La décision ministérielle, contraire à l’avis de l’administration, est infondée : lorsque le ministre affirme que «l’exécution du test par Lhoist est non conforme à ses droits et obligations civiles », Lhoist répond que l’entreprise est propriétaire des sites envisagés pour les tests de pompage et du terrain sous lequel la nappe alimente la source.
  • Les coûts d’installation et de pompage sont totalement pris en charge par l’entreprise, et ce pour une durée de 100 ans.
  • Toutes les mesures sont prises conformément à la loi pour ne pas nuire à l’écosystème local.
Coté abbaye…
  • Si la qualité de l’eau est altérée, les 120 emplois générés par la brasserie, encore pérennes pour bien plus de 20 ans, sont menacés.
  • Lhoist ne respecte pas la convention de 2008.
  • Rien ne garantit la réversibilité des tests.
  • L’eau fournie par la source devenant une eau d’exhaure (c’est-à-dire pompée pour assécher la carrière), ni sa qualité actuelle ni son goût ne seront retrouvés.
  • Le coût du pompage, même si Lhoist respecte son engagement sur 100 ans, sera à la charge des habitants de Rochefort dès 2114.
  • L’abbaye étant propriétaire de la source, elle est en droit de s’opposer à sa destruction.
  • L’épuisement de la carrière en 2023, déjà prévisible en 1984, aurait dû laisser le temps à Lhoist de préparer une reconversion des emplois concernés.
  • Une fois la carrière épuisée, un lac s’y formera en cas de fortes précipitations et sa surface, à l’air libre, favorisera la contamination de la source par des polluants jusqu’alors évités.
  • L’écosystème local, fragile, sera perturbé irréversiblement.

 

C’est donc un sacré dilemme auquel le Conseil d’Etat devra faire face ! Par ailleurs, les publications les plus abondantes provenant soit de l’abbaye (http://www.tridaine.be/) soit de l’entreprise Lhoist (http://www.info-tridaine.be/), il n’est pas forcément aisé de se documenter de manière impartiale.

Là où l’Abbet fourre son museau…

Un des principaux enjeux amenant les autorités à chercher un consensus est évidemment celui de l’emploi. Et l’abbaye comme Lhoist avancent des arguments totalement irréfutables : si l’exploitation continue, de nombreux emplois sont conservés, mais à court terme. Dans le cas de l’abbaye, les emplois sont bien moins nombreux, mais n’ont pas de limite dans le temps. Impossible de trancher…

De même, il est difficile de prévoir la situation au-delà des 100 ans évoqués. En revanche, certaines questions peuvent être davantage creusées. Pour tenter d’y répondre, l’ABBET a contacté (avec, avouons-le, peu de succès) M. François Bellot, Bourgmestre de Rochefort, Mme Laurence Indri, porte-parole de Lhoist Industries S.A, et M. De Doncker, porte-parole de l’abbaye.

  • La convention de 2008 est-elle bien respectée ?

Lhoist affirme que oui, mais l’abbaye soutient que non, les décisions devant être prises à l’unanimité. Qui a raison ? Eh bien on ne sait pas, les supers pouvoirs d’investigation de l’ABBET n’ayant pas permis d’obtenir le texte de la convention… Et personne ne nous a pas répondu là-dessus… Voilà voilà.

  • La réversibilité des tests de pompage est-elle totale ?

Pour vérifier cela, épluchons le rapport de l’étude de faisabilité. Dans les conclusions générales, il apparaît, d’après les mesures effectuées, que les tests de pompage proposés par Lhoist S.A. sont en théorie possibles. D’un point de vue quantitatif, aucun problème ne semble à craindre, et les débits prévus sont tout à fait cohérents. D’un point de vue qualitatif maintenant, un extrait de l’étude de faisabilité retient notre attention :

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Extrait des conclusions générales du rapport d’étude de faisabilité (p.233)

En clair, le site de pompage est un peu plus bas (en altitude) que le site où se mélangent les eaux d’infiltration qui alimentent la nappe. Par conséquent, cette eau devrait avoir les mêmes caractéristiques que l’eau de Tridaine.

Cependant, certains paramètres restent difficiles à évaluer précisément :

Extrait des conclusions générales du rapport d’étude de faisabilité (p.233)

Extrait des conclusions générales du rapport d’étude de faisabilité (p.233)

Si on traduit ce jargon géologique, cela signifie que les roches renfermant la nappe contiennent du soufre, mais on ne sait pas précisément où ni en quelles quantités. Or, si un pompage est mis en place, elles seront asséchées, et risqueront de s’oxyder au contact de l’air. Cela formera des sulfates, que l’on pourra retrouver dans l’eau.  Et les sulfates ont une influence énorme sur la qualité et le goût de l’eau… Ce paramètre demeurant relativement inconnu, et si on ajoute à cela les possibilités d’accident ou de fausse manipulation lors des forages, le doute sur la réversibilité des tests est permis.

En conclusion, il existe une incertitude, probablement faible, qui empêche de garantir une réversibilité absolument totale des tests. Le géologue de Lhoist S.A. ne nous a pas fourni de réponse à ce sujet.

  • Si la carrière est approfondie, l’eau de la source Tridaine est-elle vraiment menacée ?

On peut raisonnablement supposer que si le forage des puits se déroule sans encombre et que la carrière est approfondie, les processus d’infiltration alimentant la nappe seront forcément modifiés. Ceux-ci se produisant dans un milieu karstique (calcaire fracturé) complexe, où l’eau circule rapidement, il est difficile de prévoir exactement dans quelle mesure ils seront modifiés. Cela rend difficile la prédiction de la teneur en nitrates de l’eau (p.233 du rapport d’étude). Or, les nitrates ont un impact direct sur le goût et même la potabilité de l’eau.

Par ailleurs, dans la situation actuelle, les eaux s’infiltrant dans le sous-sol présentent une caractéristique intéressante : elles ont la capacité de stabiliser leur pH (c’est-à-dire leur niveau d’acidité, et donc leur caractère corrosif), ce qui protège la nappe (ces eaux sont alors dites tamponnées). Si les écoulements souterrains sont modifiés, cette protection pourrait être altérée (p.234).

Enfin, l’infiltration d’un ruisseau voisin dans le sol risque d’être accentuée, et la nappe serait donc davantage alimentée par cette eau de surface. Or, une eau de surface est plus facilement polluée qu’une eau souterraine, en raison de son exposition, par exemple, à des polluants provenant de cultures voisines, traitées chimiquement. Les géologues ayant réalisé l’étude ont donc établi une liste de précautions à prendre afin de minimiser les risques, ainsi que les contrôles permanents à effectuer sur la qualité de l’eau (p. 234). En gros, si jamais le ruisseau est pollué, son lit devra être étanchéisé…

Les pages suivantes du rapport détaillent toutes les précautions à prendre et les mesures à effectuer régulièrement pour que la qualité de l’eau soit surveillée, et maintenue. Ne les détaillons pas ici, car elles sont nombreuses et techniques. Retenons que des pompages secondaires sont prévus pour alimenter la ville et l’abbaye, au cas où un problème survienne.

Donc, pour faire court : en prenant les mesures préconisées, la qualité de l’eau de la source ne devrait pas, en théorie, être modifiée, mais les risques de pollution seraient plus nombreux qu’aujourd’hui, et une incertitude demeure.

Maintenant, concernant le lac pouvant se former dans la carrière en cas de fortes précipitations : clairement, oui, c’est une source de pollution encore plus importante. Mais si le pompage est adapté, un tel lac ne devrait en toute logique pas se former. Enfin, une exploitation de karst entraîne souvent l’apparition de particules en suspension dans l’eau, appelées fines. Ces fines augmentent la turbidité de l’eau : autrement dit, elles la rendent trouble. Mais l’abbaye, contactée à ce sujet, a confirmé qu’une turbidité seule ne serait pas un problème, dans la mesure où elle peut être éliminée par une simple filtration.

  • Le puits de Neuville est-il une bonne alternative à la source ?

L’eau de ce puits, appartenant à l’abbaye, a déjà été utilisée en 2011 pour brasser la bière de Rochefort. Cette eau a-t-elle eu un effet sur la qualité de la bière produite ? L’abbaye nous a répondu qu’à priori aucun changement n’avait été noté, mais que cela n’avait pas été approfondi dans la mesure où d’autres problématiques étaient en cours. Ce qui est tout à fait compréhensible, dans la mesure où un incendie avait ravagé l’abbaye quelques mois auparavant…

Le rapport d’étude montre que d’un point de vue quantitatif, les réserves du puits de Neuville sont certainement suffisantes. D’un point de vue qualitatif, il est difficile de conclure, dans la mesure où cette formation calcaire est mal connue (p. 31). D’où vient cette eau ? On ne sait pas bien. Mais si elle est alimentée par les mêmes réseaux que la source Tridaine, elle pourrait difficilement la remplacer. D’où la question fatidique : y a-t-il une connexion souterraine possible entre le puits de Neuville  et la nappe alimentant la source Tridaine? D’après l’abbaye, oui, d’après Lhoist, non. Aucune étude complète n’ayant été obtenue, nous ne nous avancerons pas davantage.

Une chose est sûre, un pompage d’essai dans ce puits a été décidé au conseil communal de Rochefort en septembre 2015. L’abbaye nous a confirmé que le pompage avait eu lieu, mais nous a invités à attendre que les résultats soient publiés. Interrogés sur le but de ce pompage, la ville et l’abbaye ne nous ont rien dit.

  • La zone de prévention autour de la Source change-t-elle la donne ?

Ne nous emballons pas : une zone de prévention n’est pas une réserve naturelle non plus… Normalement,  dès qu’une eau est captée pour être consommée, une zone de protection rapprochée et une éloignée sont définies autour du captage. Ces zones imposent des précautions à prendre pour éviter que des polluants ne s’infiltrent dans le sous-sol. L’arrêté ministériel du 20 mai 2014, publié au moniteur belge le 12 juin, corrige donc l’absence de zone, qui aurait dû être définie il y a bien longtemps.

Considérant que les mesures de protection, visées dans la sous-section 5, à prendre en zone de prévention, ne sont en effet pas applicables à une carrière en activité lorsqu’elle se trouve en zone de prévention (article R.170, § 1er, du Code de l’Eau);

Extrait de l’arrêté ministériel définissant la zone de prévention

Et en y regardant de plus près, il apparaît que les changements seront minimes :

Les protections envisagées concernent entre autre le stockage de produits polluants et des fuites éventuelles d’hydrocarbures. Si le projet d’approfondissement est effectué aux normes, la zone de prévention ne lui fera donc probablement pas obstacle.

Conclusion

Laissons au Conseil d’Etat le soin de répondre à cette épineuse question. Le recours ayant été introduit il y a bientôt deux ans, il est vraisemblable que le verdict soit rendu dans peu de temps. Concernant les issues possibles, elles sont limitées. Soit Lhoist obtient gain de cause, et les moines peuvent introduire un recours à la Cour Européenne des Droits de l’Homme. (Avis personnel : il serait sans doute reposant pour les plus hauts magistrats d’Europe de débattre, entre deux génocides, d’une bière trappiste…). Soit le retrait du permis est confirmé, auquel cas l’entreprise Lhoist peut tout à fait présenter une demande de permis légèrement différente…

A chacun de se faire son idée sur la question, et pour conclure, je vous laisse, je vais boire une trappiste.