Dix questions à Jef Van den Steen

livre JVDS

Il est l’un des seuls experts en bière trappiste au monde. L’auteur belge Jef Van den Steen, dont l’ouvrage Les trappistes (éd. Racine, 2015) est une référence dans le domaine, a accepté de répondre aux questions de l’Abbet.

Vous êtes l’expert le plus reconnu dans le domaine des bières trappistes. Comment vous est venue cette passion ?

Pour comprendre mon parcours, il faut faire un bond à l’époque où je n’avais encore que 14 ans. J’étais musicien dans un groupe et nous voyagions partout en Flandre. A chaque concert, je découvrais des bières que je ne connaissais pas et je me posais des questions : Pourquoi telle bière a cette couleur ? Pourquoi son degré d’alcool est plus élevé ? Pourquoi celle-ci est amère ? Mais je n’avais pas encore la réponse. Je suis ensuite devenu mathématicien. Ça peut paraître étonnant, mais ça a un lien avec la bière. Tous les gens qui ont un esprit scientifique se posent des questions. On essaie de trouver la réponse. Moi, j’ai tenté de répondre à mes interrogations sur la bière.

Pourquoi les bières trappistes uniquement ?

Je suis devenu chercheur sans avoir l’intention d’écrire. Dans les années 80, une grande exposition sur Saint Benoît s’est tenue à Gand (Belgique). Il est le fondateur de l’ordre des Bénédictins. L’exposition abordait l’art brassicole des moines, qui existe depuis le IXe siècle. C’est là que j’ai vraiment commencé à collecter des données sur les abbayes, et donc, sur les bières trappistes. Le vrai problème était alors d’entrer dans les abbayes. J’ai eu la chance d’avoir un ami qui est devenu frère à Westvleteren. Il se sentait un peu seul et m’a proposé de venir lui rendre visite. Il a dû mentir pour me faire entrer, en disant que j’étais son cousin. C’est comme ça que j’ai pu visiter la très secrète abbaye, ainsi que sa brasserie. J’en ai fait mon premier article.

Comment en êtes vous venu à écrire sur le sujet ?

Les livres, c’est venu plus tard, avec l’année de la bière, en 1986. Une maison d’édition m’a demandé d’écrire, de donner des conférences et d’animer des soirées. Le premier ouvrage est sorti en 2001, alors qu’il n’y avait que six ou sept trappistes. Désormais, on en compte 11 dans le monde. Et je sais qu’il y en aura deux-trois autres dans quelques années. Mais je ne dirai pas lesquelles.

Que pensez-vous de l’augmentation du nombre d’abbayes trappistes ? Est-ce positif ?

Tout d’abord, il faut comprendre qu’il y a deux grandes différences entre les trappistes. Il y a les Belges, et les autres. Les abbayes belges tirent de leurs brasseries la majeure partie de leurs revenus. Elles gagnent leur argent avec la bière, point final. Pour les nouvelles abbayes trappistes, la bière n’est qu’une aide. Toutes ont d’autres commerces. En Autriche, les moines vivent du bois. Mais comme le nombre de moines diminue, et que leur moyenne d’âge est vieillissante, ils ont besoin d’aide pour couper ce bois, et donc de payer ces personnes. La bière sert à financer cette aide. C’est pareil aux Etats-Unis, où l’abbaye est spécialisée dans les confitures, ainsi qu’en Italie, où Tre Fontane crée des produits à base d’eucalyptus. Contrairement aux anciennes abbayes, qui se trouvent en Belgique, les nouvelles ne tirent pas leur revenu principal dans la bière.

Comment définissez-vous une bière trappiste ?

L’Association internationale trappiste (AIT) est propriétaire du logo.Quand une abbaye veut obtenir ce logo, elle doit le commander. C’est une indication géographique protégée, comme pour le vin. Pour être reconnue trappiste, une bière doit être brassée entre les murs de l’abbaye qui la produit, par des moines et sous leur direction, et les revenus doivent servir à entretenir l’abbaye, aider les autres abbayes et servir aux bonnes œuvres. L’AIT effectue un contrôle qualité sur l’abbaye trappiste, mais aussi sur les abbayes qui aident les autres.

Que voulez-vous dire par «aider les autres» ?

Les moines de l’abbaye de Spencer, près de la frontière canadienne aux Etats-Unis, ont appris à brasser chez Chimay, où les moines parlaient français. Zundert, où les moines parlent le néerlandais, ont appris cette technique dans l’abbaye de Westmalle. Les Belges aident les autres moines pour que la qualité soit toujours la meilleure possible.

Pensez-vous que toutes les trappistes, y compris Chimay où les moines ne produisent plus eux-mêmes la bière, respectent la tradition ?

Tout est en ordre. La bière de l’abbaye du Mont des Cats (dans le Nord) est la seule exception : elle est brassée par Chimay, mais les revenus ne sont pas pour Chimay. C’est une aide. Au lieu de donner de l’argent – ce qui ne suffit jamais, puisque quand on donne une fois, on devra redonner un jour – Chimay donne la bière à l’abbaye du Mont des Cats pour qu’elle la vende. Mais l’abbaye brassée au Mont des Cats n’a pas le logo de l’AIT. Par ailleurs, la bière n’a pas toujours été brassée uniquement par des moines. Il y a 1000 ans déjà, on recourrait à des laïcs pour certaines tâches. Aujourd’hui, pour faire de la bière en Belgique, il faut être ingénieur brasseur, un diplôme que tous les moines n’ont pas. Seules trois abbayes trappistes produisent une bière entièrement réalisée par des moines : Westvleteren, Spencer et Zundert.

Que pensez-vous de leur goût ?

Les abbayes produisent pour les locaux. En Autriche, par exemple, le goût des bières est différent de ce qu’aiment les Belges, de ce dont ils ont l’habitude. Ce qui est normal. Idem en Italie, où les moines ont ajouté de l’eucalyptus dans leur bière. La qualité est la même, mais le goût est différent.

Westvleteren a plusieurs fois obtenu la première place au classement des meilleures bières du monde. Est-ce que ça change quelque chose ?

Si la brasserie était commerciale, ça aurait changé beaucoup de choses. Mais ce n’est pas le cas de Westvleteren, où les moines brassent uniquement pour eux, et eux-mêmes. Depuis 40 ans, elle produit chaque année 4 850 hectolitres. Pas un de plus. S’ils voulaient tripler la production, ils vendraient tout. Mais ce n’est pas leur but. La seule chose qui change, c’est qu’il faut attendre pour pouvoir la déguster, et être patient.

Quelle est votre trappiste préférée ?

Je ne peux pas répondre à cette question, ce sont des amis aujourd’hui. Par contre, tout dépend du temps, et par temps, je veux dire matin ou soir, été ou hiver. A l’apéro, par exemple, j’aime mieux déguster une bière amère, telles qu’un Orval. Une bière pas trop forte. Le soir, par contre, près du feu, ce sera plutôt une Westvleteren 12 ou une Rocherfort 10.

2 réflexions sur “Dix questions à Jef Van den Steen

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