Chimay dorée : et le mystère s’envole

«Brassée au coeur de l’abbaye de Scourmont, la Chimay dorée, jusqu’à présent réservée à la communauté monastique, à ses hôtes et à ses collaborateurs, se dévoile à vous aujourd’hui avec ses arômes rafraichissants de houblon et d’épices ».

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Voilà ce que chacun peut lire au dos de sa bouteille de Chimay dorée, commercialisée un peu partout depuis mai 2015, après avoir été proposée d’abord au fût pendant deux ans dans certains bistrots belges et depuis 30 ans à l’auberge de Poteaupré (Bourlers), «brasserie officielle» des bières et fromages de Chimay.

Titrant 4,8° c’est un excellent produit, comme les trois autres bières de Chimay, qui devrait faire rougir de honte tous les producteurs d’immondes pils au titrage alcoolique similaire.

Et alors, on ne s’en réjouit pas ? Une nouvelle trappiste c’est super non pour une asso comme l’Abbet ?

Et bien pas vraiment… S’être contenté de pousser la porte de la cave à bière, de prendre les bouteilles sur le rayon, et de pouvoir les déguster une demi-heure après les avoir réglées, c’est un peu décevant. Penser qu’une bière brassée depuis 150 ans par les moines de Scourmont, ce qui en fait vraisemblablement la plus ancienne des bières trappistes, préservée pendant 120 ans, puis offerte en cadeau ou à la dégustation dans un endroit unique pendant les trois dernières décennies, soit aujourd’hui si facilement à la portée de tous c’est presque triste.

Chimay, qui brasse déjà 170 000 à 180 000 hectolitres de bière par an, devait-elle vraiment livrer ses secrets les plus anciens, même limités actuellement à 1 000 hectolitres par an, pour faire parler d’elle ? «Nous étions sollicités depuis très longtemps par le grand public», assure en 2013 au journal belge Le soir Jérôme Goffinet, communication manager de la brasserie. «Le succès de la bière spécialement brassée pour le 150º anniversaire de l’abbaye nous a donné envie de poursuivre dans cette voie.»

Un coup de marketing donc. Et un siècle et demi de mystère qui part en fumée.

Alors nostalgiques, passéistes à l’Abbet ? Non, mais nous apprécions autant le contenu des bouteilles trappistes que l’univers qui les entoure.
Nous aimons imaginer le goût que pourrait avoir la Westmalle extra, brassée deux fois l’an et réservée aux moines de l’abbaye ND du Sacré cœur, même s’il serait possible de s’en procurer auprès de quelques avertis.

Nous vivons toujours comme un moment privilégié de pénétrer à In de Verde, à Westvleteren, pour y commander une 8 ou une 12, persuadés d’être alors enviés par des milliers d’amateurs de bières à travers le monde. Et si par chance nous repartons avec des cartons sous les bras nous nous empressons d’en informer tous les copains avec qui nous projetons d’ouvrir les précieux flacons. Nous apprécions de déguster un Orval vert, même moyennement bon, parce qu’il faut pour cela se rendre exclusivement à la brasserie de l’ange gardien face à l’abbaye Notre-Dame, qui, comme 310 établissements labellisés «ambassadeurs Orval», met soigneusement en valeur la singularité de cette bière trappiste. Nous ne sommes pas peu fiers d’avoir été les premiers à offrir une Zundert ou une Gregorius à nos invités.

Nous nous réjouissons d’imaginer qu’il nous faudra peut-être aller jusqu’à Rome ou dans le Massassuchetts pour découvrir les trappistes que nous n’avons jamais goûtées. Il nous plaît de savoir qu’une personne peut, au petit matin, préparer seule un brassin de Rochefort 8. Avec ses 4 800 hectolitres de production annuelle, la brasserie de Rochefort va même jusqu’à ne pas proposer d’espace de dégustation aux visiteurs assoiffés. Et a-t-elle tort ? Il y a vraiment de tout dans ces lieux. Si l’espace de dégustation de la Trappe reste plutôt sympathique, l’ambiance «salle des fêtes» de la plupart manque cruellement de chaleur. Mention spéciale à Achel qui propose un self-service. Il vous faut prendre un plateau et faire la queue comme à la cantine pour pouvoir obtenir vos bières ! D’ailleurs l’auberge de Poteaupré est également plaisante en son genre. Lieu dédié à la consommation, on y sert le fromage en tranches de trois millimètres et les frites par douze avec supplément sauce. Mais au moins y découvrait-on une bière qui justifiait le déplacement et conservait un peu de charme au groupe Chimay et à ses 50 millions d’euros de chiffre d’affaire annuel.
Désormais le charme se vend 2,20 € au coin de la rue. Profitez-en, c’est une trappiste.