Encore un peu d’histoire…

Imaginons (pure fiction) que vous soyez à la terrasse d’un café. Le temps est agréable, l’ambiance calme, vous êtes en bonne compagnie, l’occasion parfaite pour prendre le temps de savourer une trappiste. C’est précisément à ce moment que de votre entourage peut surgir LA question :
– Une… Comment tu dis ? Trappiste ???
– Ben oui, une bière brassée par des moines de l’ordre de la Trappe.
– Qu’est-ce que c’est ???

Oh la bonne question ! Quelle porte ouverte pour ouvrir la discussion, pour parler de terroir, de zythologie, ou encore présenter cette sympathique amicale qu’est l’ABBET…

Pour y répondre correctement, référons-nous aux travaux du professeur MEGON, expert en bières trappistes et docteur en chirurgie hépatique :

L’ordre trappiste, qu’est-ce que c’est ?
A proprement parler, l’ordre trappiste, ou ordre de la Trappe, est un abus de langage. En effet, son appellation réelle est l’ordre cistercien de la stricte observance. Cela étant, personne ne vous jettera la pierre, à moins de dialoguer avec un puriste qui appellera des baskets à velcro des chaussures de sport à fermeture en velours crocheté…

Comme son nom l’indique, l’ordre cistercien de la stricte observance est avant tout un ordre cistercien. Par ordre, on entend simplement une communauté de moines vivant selon un mode de pensée particulier, généralement dicté par un Saint. L’ordre cistercien donc, fondé à la fin du XIe siècle par l’abbé Robert de Molesme (et nommé en référence à l’abbaye de Cîteaux), naît en réaction aux agissements de l’ordre alors prépondérant en France, l’ordre de Cluny. Molesme (rapidement rejoint par d’autres réformateurs dont Bernard de Clairvaux) estime que les Clunisiens s’éloignent de plus en plus de leur idéal, dicté par la règle de Saint-Benoît (VIe siècle). Celle-ci prône l’humilité, la pauvreté et la charité, et rejette l’oisiveté en mettant en avant le travail manuel et la prière. Or, Cluny est devenue prospère, a délégué à des civils les travaux comme l’agriculture, et, toujours selon Molesme, l’opulence de ses bâtiments ne permet plus le recueillement le plus attentif. L’ordre cistercien se veut donc comme un retour aux sources, comme une application pure et dure des règles de St Benoît.

Mais, moins d’un siècle plus tard, voilà que cet ordre cistercien est à son tour accusé de négliger certaines règles, comme l’austérité et l’auto-suffisance, en acceptant des sources de revenus extérieurs. A croire que nature humaine, spiritualité et argent seraient incompatibles… Mais c’est un autre débat… Cependant, il faudra cette fois attendre quelques siècles, et quelques évènements comme l’épidémie de peste noire ou la Guerre de Cent Ans, pour que ces critiques aboutissent à une réforme de l’ordre. L’impulsion est donnée par Octave Arnolfini, abbé de la Charmoye à Châlons sur Marne, au début du XVIIe siècle. Rejoint par d’autre abbayes, dont Notre Dame de la Trappe (avec à sa tête Armand Jean de Rancé), ce courant réformateur prend le nom d’ordre de l’Etroite Observance, et prône, comme son nom l’indique, un retour à une observance stricte des règles cisterciennes primitives. La cohabitation est houleuse avec l’ordre cistercien traditionnel, et c’est la Révolution Française qui va contribuer à l’ «entente» entre les deux ordres : l’exil de toutes les communautés cisterciennes, imposé par la fermeture des établissements religieux, disperse les abbayes cisterciennes à l’étranger, en Suisse dans un premier temps. Rassemblés dans cette fuite par Augustin de Lestrange, de l’abbaye de la Trappe, les moines de l’Etroite Observance acquièrent alors le surnom de trappistes. Les conditions ne permettant pas aisément leur installation en Suisse, la migration continue, majoritairement vers la Belgique et les Pays Bas, et, dans une moindre mesure en Angleterre, au Canada et aux Etats-Unis. Ce qui, en passant, explique pourquoi on trouve aujourd’hui moins d’abbayes trappistes qu’auparavant en France, bien que l’ordre y soit apparu…

La scission officielle entre les deux ordres n’intervient qu’en 1892 : les trappistes se rassemblent et élisent un abbé général, pour former l’Ordre cistercien de Notre Dame de la Trappe. En 1899, ils rachètent Cîteaux et s’y installent, et Notre Dame de la Trappe devient la tête de l’ordre, alors renommé Ordre de la Stricte Observance, encore en activité aujourd’hui.

D’accord, mais quel est le rapport avec la bière ?
Eh bien, tout simplement Saint Benoît ! Celui-ci imposant l’auto-suffisance des abbayes et le travail manuel, les moines ont commencé, pour subvenir à leurs besoins, à se spécialiser dans différentes tâches comme l’agriculture et la fabrication de produits divers et variés. Et parmi eux, la bière.

Je suis un moine trappiste qui brasse, ma bière est donc une trappiste ?
Pas tout à fait. Cela dit, beaucoup y ont pensé, et beaucoup l’ont fait. En l’absence de législation, de nombreuses abbayes ont vendu leur bière comme trappiste, utilisant abusivement le savoir-faire monacal comme argument de vente. Un premier pas est franchi en 1962, avec la condamnation par le tribunal de Gand de l’abbaye de Veltem, pour utilisation abusive de l’appellation trappiste. En 1985, l’AIT (Association Internationale Trappiste) est créée, et recense aujourd’hui 20 abbayes pouvant prétendre à l’obtention du logo ATP (voir ci-dessous), pour Authentic Trappist Product (toutes ne brassent pas pour autant).

ait

Pour pouvoir obtenir ce label, trois critères doivent être respectés :
1- La bière doit être brassée par des moines, ou au moins sous leur contrôle;
2- La bière doit être brassée dans les locaux de l’abbaye;
3- Les bénéfices doivent être utilisés en partie pour subvenir aux besoins de l’abbaye, le reste étant donné à des associations caritatives.

Il est intéressant de noter qu’en aucun cas la qualité de la bière n’est mentionnée. Ainsi, si le label est gage de respect d’une tradition, il est tout à fait possible pour une abbaye trappiste de brasser une mauvaise bière… Aucune objection donc à trouver une trappiste infecte malgré certaines modes…
Par ailleurs, certaines bières peuvent mentionner l’appellation trappiste sans obtenir le logo ATP : c’est le cas par exemple de la Mont des Cats, abbaye trappiste française, mais dont les cuves de brassage sont à Scourmont. (Pour plus de précisions sur la Mont des Cats, c’est par ici).

Youhou, j’ai le logo ATP ! Maintenant je fais ce que je veux ?
Ah non… Le logo est attribué pour une durée de cinq ans seulement, et n’est renouvelé qu’après contrôle de l’AIT. C’est pourquoi certaines abbayes trappistes l’ont perdu, ou risquent de le perdre. Par exemple, citons l’abbaye de Koningshoeven, qui brasse la Trappe : en 1999, elle passe des accords avec l’entreprise Bavaria, grande brasserie industrielle connue pour sa bière du même nom ou encore la 8.6, ce qui fut très mal vu par l’association. Le logo leur a donc été retiré, et ce n’est qu’après un nouvel accord, en 2005, qu’ils ont pu le récupérer après contrôle de l’AIT : désormais, la bière est brassée dans l’abbaye, sous contrôle des moines, par des employés de Bavaria, cette dernière n’en tirant aucun bénéfice. On est en droit de se demander quel est alors leur intérêt dans cette histoire. Peut-être simplement la publicité, ô combien nécessaire pour redorer leur blason auprès des amateurs…

Toutefois, s’il est restrictif sur la production de la bière, le label ATP permet une certaine souplesse sur l’aspect commercial. En effet, si certaines abbayes misent sur la confidentialité et les petites productions, d’autres en revanche brassent en quantité industrielle, et exportent massivement leurs produits. Comme quoi, pour certains, malgré la tradition, l’économie finit toujours par pointer le bout de son nez…
Indépendamment de l’aspect commercial, il est à noter que certaines abbayes rencontrent des difficultés quant au maintien de leur activité. L’abbaye d’Orval, par exemple, souffre de plus en plus de manque de personnel. Autre cas, l’abbaye Notre Dame de St Rémi, à Rochefort, dont la qualité de la bière est possiblement menacée : l’entreprise Lhoist, qui gère l’exploitation de la carrière de chaux de la Boverie, envisage en effet des forages plus profonds, ce qui d’après certains risque de tarir ou polluer l’eau de la source Tridaine, utilisée pour le brassage. Entre saisies du Conseil d’Etat, recours, pétitions, rapports d’experts, la lutte est encore d’actualité, chacune des parties avançant l’argument de l’emploi…

Mais là, c’est le début d’une toute autre discussion. Et maintenant que vous avez répondu à votre ami, vous avez sans doute la gorge sèche. D’autant plus que pendant ce temps, votre commande a normalement eu le temps d’arriver (sinon, changez de troquet), et votre bière a même dû se tempérer suffisamment. Donc… A la vôtre !